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courts, noirs et sans sucre

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Le Noël de Lulu


Le 24 décembre, pour Lulu, c’était sacré. Elle soignait ses « désespérés de Noël », comme elle les appelait. Elle trouvait que c’était à peu près la seule nuit de l’année où elle et les copines qui travaillaient aussi méritaient vraiment de s’appeler des filles de joie… Parce que faut bien dire ce qui est : la plupart du temps, c’est pas exactement de la joie, qu’ils venaient chercher chez la Rolande, les réguliers… Tout au plus un peu de plaisir rapide et efficace, parfois un peu de compagnie chaleureuse, mais de la joie, c’était pas vraiment ce qu’on vendait au boxon… Mais la nuit de Noël, c’était autre chose. Les habitués restaient chez leurs femmes, pour la plupart, et ceux qu’en avaient pas auraient jamais voulu que les filles sachent qu’ils étaient seuls et désespérés au point de venir les trouver même la nuit de Noël… C’est étonnant parfois de voir où les hommes placent leur fierté…

 

Non, la nuit de Noël, c’était la nuit des hommes qui cherchaient vraiment un peu de joie. L’esprit de Noël, en somme, qui est une chose que bizarrement on ne partage que très peu en dehors de la famille… Alors en dernier recours, c’était chez la Rolande qu’ils finissaient, ceux-là que la vie avait pas gâtés en amour filial… chez les sœurs à tout le monde, celles qui peuvent même être ta mère ou ta fille ou tout à la fois si tu paies et si tu respectes les règles de la maison…

 

Elles étaient quand même pas nombreuses à bosser. Certaines trouvaient que c’était un peu pécher, d’autres fêtaient en famille… Mais Lulu, elle avait grandi chez la Rolande et n’avait jamais connu Noël ailleurs qu’au bordel, et puis son Johnny, il était pas très regardant quant au respect des traditions, alors elle se consacrait tout entière à sa nuit de Noël avec ses désespérés… Et elle faisait ça bien : avec les copines, elles décoraient un sapin dans la journée, et puis elles portaient toutes des dessous verts et rouges et la Rolande, qu’était plus tout à fait de première fraîcheur pour la gaudriole, elle avait quand même pas perdu la main pour la popote et elle mitonnait pour l’occasion des bûches pour les filles et les michetons, sans supplément.

 

Et dans la clientèle du 24 décembre, y avait tout plein de Pères Noël qui ajoutaient encore une touche festive et joyeuse à la soirée, avec leurs costumes plus ou moins chics, selon qu’ils étaient rabatteurs pour les petites boutiques du coin, ou de ceux qu’on prenait en photos avec les gosses sur les genoux dans les grands magasins des beaux quartiers… Et c’est sûr qu’une fois les gamins rentrés chez eux, après avoir passé la journée à leur dire que oui, ho ho ho, ils seraient gâtés s’ils étaient sages, c’était pas toujours marrant de se retrouver tout seul en attendant l’année suivante pour revoir briller les yeux des mômes des autres…

 

Alors ils allaient trouver les filles de la Rolande.

 

Lulu avait déjà eu deux Pères Noël, ce soir. Un tout en velours et fourrure et l’autre un peu plus miteux avec sa fausse barbe tout de travers, et la nuit ne faisait que commencer… Quand le troisième est arrivé, elle lui a tout de suite trouvé fière allure ! C’était pas tant le costume, qu’était de qualité plutôt correcte mais simple et plus tout neuf, mais c’était… une impression qu’il donnait d’être à l’aise dans son déguisement. Ce qui n’a l’air de rien mais n’est pas chose aisée quand on pénètre dans une maison close au milieu de filles lascives en déshabillés en étant soi-même affublé d’habits de Père Noël. Lulu lui a proposé un morceau de bûche qu’il a refusé et elle l’a conduit dans la chambre où elle officiait ce soir.

 

Il s’est mis à l’aise et c’est là qu’elle a compris pourquoi il lui avait fait une telle impression : il n’avait pas enlevé sa barbe. Et pour cause : elle était vraie. Alors forcément c’était plus seyant que les boules de cotons et autres pastiches plus ou moins réussis.

Il avait aussi gardé son caleçon. Un qui voulait causer d’abord. Lulu a donc limité l’effeuillage à son déshabillé et a gardé le reste pour plus tard. Et le vieux s’est mis à causer.

 

Il lui a raconté une histoire un peu délirante de rennes en grève, de lutins syndiqués et de bœufs récalcitrants… c’était un peu décousu, mais il avait l’air drôlement déprimé, le pauvre vieux. Apparemment il avait commencé sa nuit en cellule de dégrisement et en avait été sorti par un détective alcoolique, et l’ironie de la situation semblait le miner sérieusement. Alors la Lulu, qu’avait pas son pareil pour vous remonter un moral en berne, elle lui a grattouillé la bedaine en lui racontant comment elle aussi avait remonté la pente grâce à un détective alcoolique… A mesure qu’elle lui racontait son histoire avec drôlerie malgré la noirceur de ses jeunes années, son Père Noël triste reprenait des couleurs et retrouvait le sourire. En moins d’une heure, il était tout ragaillardi et commençait à se rhabiller…

 

La Lulu s’en sortait plutôt bien avec celui-là… Elle avait bizarrement passé un plutôt bon moment avec son bonhomme taciturne, elle était contente de lui avoir redonné le moral et en plus elle allait s’en tirer à bon compte sans avoir à astiquer le miché. Une bonne affaire. Elle lui remis son chapeau rouge sur la tête et lui posa un bécot sonore au milieu de sa jolie barbiche blanche et touffue. Il devint aussi rouge que son manteau mais partit guilleret et chantonnant.

 

Lulu le regarda sortir du claque d’un pas sautillant et alla à la fenêtre pour le suivre encore un peu dans la rue : le voir ainsi lui faisait chaud au cœur. Mais le temps qu’elle écarte le rideau, son Père Noël avait déjà disparu. Elle allait retourner au salon avec les autres quand un mouvement attira son regard dehors. Elle crut un instant avoir vu… quelque chose passer dans le ciel. Puis rien. Elle rejoignit les autres le cœur incroyablement léger…

 

Cette nuit-là, chez la Rolande, plus aucun client douteux ne vint troubler l’ambiance bon enfant qui se mit à régner à partir de ce moment. Pas un Père Noël lubrique demandant à une fille de jouer la fillette innocente. Pas un solitaire dépressif prêt à se pendre au lustre d’une chambre. Pour tout dire, plus un client qui ne soit resté au salon avec les autres, à chanter, boire, manger et rire. La Rolande et les filles en revenaient pas. Elles passaient une soirée délicieuse. Ça tenait du miracle.

 

Et là-haut, dans le ciel, pendant qu’il finissait sa tournée, le Père Noël espérait que le bon gros paquet d’esprit de Noël qu’il avait laissé au bordel suffirait à ravir le cœur de la jolie Lulu…


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T
pseudo sapin
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J
Alors, le petit cadeau de Lulu est devenu grand.<br /> <br /> Expertement raconté dans tous les détails, sauf que P.N. (le vrai, quoi) aurait gardé tout son costume, pas seulement le caleçon... ;-)<br /> <br /> Bravo, la talentueuse !!!
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P
<br /> c'est qu'il était un peu déprimé ce PN, aussi ;o)<br /> <br /> Merci Joye!<br /> <br /> <br />
T
tiens ? y a comme un changement...<br /> ça fait du bien aussi, les chutes tout en douceur... surtout quand en plusse qu'on s'élève toulaholaho dans le ciel...<br /> <br /> pendant qu'au ras de pâquerettes, y en qui pataugent dans un plat de nouilles-L...<br /> <br /> zib zoub, La 'poune
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P
<br /> et bé oui, on peut pas toujours patauger dans la fange, non plus, hein...<br /> <br /> <br />