courts, noirs et sans sucre
Voilà. C’était le moment. On était le 24 décembre, la nuit tombait, il allait être temps. Le Père Noël était en forme. Il venait de porter l’habituel toast d’avant tournée, pour féliciter les lutins pour le merveilleux travail qu’ils avaient effectué tout au long de l’année, remercier la Mère Noël sans qui rien de tout ça n’aurait été possible, flatter les rennes pour leur donner du cœur à l’ouvrage, et il n’avait plus qu’à lancer son traditionnel ho ho ho avant de décoller…
Ça se présentait bien, cette année. Parfois il se faisait un peu de mouron pour une ou deux livraison un peu délicates, les encombrants ou les fragiles, d’autres fois il partait à la bourre à cause de cadeaux introuvables que les lutins ou lui-même avaient un mal de chien à dégoter, à négocier ou à fabriquer, mais cette année, ça allait. Il partait serein, et à l’heure. Un geste d’au revoir un peu théâtral pour la forme, un faux coup de fouet aux rennes qui n’avaient aucun besoin de ça pour s’envoler et en avant pour la grande distribution !
Le ciel était dégagé, la lune bien pleine, lui pas encore trop et le traîneau fendait la nuit en ne marquant que de courtes pauses au-dessus des maisons pendant qu’il y déposait ses cadeaux. C’est en survolant une forêt sombre au cœur de laquelle se dressait une non moins sombre masure que les rennes ont commencé à s’agiter. Le Père Noël ne voyait rien d’anormal mais savait d’expérience que le flair de ses fidèles cervidés ne les trompait jamais. Il était donc un peu tendu quand un premier projectile déséquilibra l’attelage. Les rennes se cabrèrent, le Père Noël serra les rênes de toutes ses forces pour redresser la trajectoire mais c’est là que le second projectile atteignit le renne de tête et il n’y eut plus rien à faire.
Le Père Noël reprit connaissance dans une pièce sombre et humide. Il était attaché. Il ne voyait rien mais sentait qu’il n’était pas seul. Quand ses yeux se furent accoutumés à l’obscurité, il devina en effet des silhouettes autour de lui. Il s’éclaircit la voix pour faire savoir à ses ravisseurs qu’il avait retrouvé ses esprits et presque instantanément une ampoule nue pendouillant au plafond s’alluma et lui donna à voir un spectacle assez inattendu.
Une dizaine d’enfants en haillons et noirs de crasse l’entouraient, armés d’ustensiles de cuisine et de lance-pierres qu’ils tenaient fièrement d’un air qu’ils voulaient sans doute menaçant… Le plus âgé d’entre eux, qui ne devait pas avoir dix ans, s’avança vers le Père Noël avec ce mélange d’assurance et de frousse de celui qui sait qu’il a fait une grosse bêtise mais qui ne veut pour autant pas perdre la face devant ses camarades :
- On vous fera pas de mal, monsieur.
Sentant qu’il n’avait apparemment pas affaire à de dangereux malfrats, le Père Noël s’emporta quelque peu :
- Ah ben j’espère bien ! Vous en avez assez fait comme ça ! Et mes rennes ? Comment vont mes rennes ?
- Bien ! Bien ! Criez pas m’sieur ! Ils jouent avec les petits dehors…
- Les petits ? Y en a des encore plus petits que vous ?
- …
- Bon. Vous voulez quoi exactement ?
S’ensuivit un silence un peu gêné. Les enfants se regardaient les uns les autres, se poussaient du coude, se raclaient la gorge… Pour finir une fillette prit la parole :
- On veut des jouets.
- Des jouets ?
- Ben… oui.
- Le prenez pas mal les enfants, mais vous pensez vraiment que vous avez été sages ?
Un brouhaha de protestation s’éleva et le garçon reprit la parole avec virulence :
- On est tout le temps sage ! Et on n’a jamais de cadeaux ! Avant… avant ça, là, on n’avait jamais rien fait de mal !
- OK, OK ! Je veux bien te croire… Mais vous avez fait une lettre pour me dire ce que vous vouliez ? Parce que je ne sais pas si…
- On en fait tout le temps ! Mais on les a toutes retrouvées dans le bureau de la sorcière, elle les envoyait jamais…
- La sorcière ?
Les enfants s’écartèrent et le Père Noël vit, dans le coin le plus sombre de la pièce, une femme ligotée et bâillonnée attachée à une poutre.
- Mais enfin les enfants ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
Ce fut la fillette qui lui expliqua :
- C’est la directrice de l’orphelinat. Elle nous tape et nous punit tout le temps. Elle nous fait faire toutes les corvées et elle s’occupe jamais de nous ! A tous les Noëls on fait notre lettre pour vous et on lui donne et à chaque fois, le jour de Noël, y a pas de cadeaux et elle nous dit que c’est parce qu’on est méchant. Mais on est pas idiot pour autant ! Alors cette année on a fouillé et on a retrouvé toutes nos lettres qu’elle a jamais envoyées…
Le garçon enchaîna :
- Et en plus tous les ans y a une quête pour le Noël des enfants de l’orphelinat et à chaque fois elle dit que les gens ils veulent rien donner pour nous parce qu’on est des mauvais grains !
La fillette reprit :
- Il veut dire de la mauvaise graine. Et en fait cette année on a trouvé les sous qu’ont donnés les gens pour notre Noël. Elle les gardait aussi, cette sorcière ! Alors on les a repris et c’est pour ça qu’on vous a attrapé : comme vous avez pas eu nos lettres, vous vous seriez pas arrêté, hein ?
Le garçon sortit de sa poche une grosse enveloppe d’où débordaient des billets et où tintaient quelques pièces :
- On a tout ça, alors on veut vous acheter nos cadeaux !
Le Père Noël était un peu abasourdi. Et il ne savait pas combien de temps il était resté évanoui, mais plus le temps passait plus il risquait de ne pas finir sa tournée à temps.
- Range-moi cette enveloppe, je suis le Père Noël ! Je les offre, mes cadeaux, moi, je les vends pas… Bon. Vous allez commencer par me détacher, les enfants. Après, on verra ce qu’on peut faire.
Les gamins hésitèrent… Alors le Père Noël haussa le ton :
- Bon ! Si tout ce que vous m’avez raconté est vrai, vous n’aurez pas de problèmes, alors ou bien vous me libérez immédiatement, ou bien je vous garantis de sérieux ennuis pour ce que vous venez de faire !
Les enfants s’agitèrent alors autour de lui pour le détacher. Une fois libéré, le Père Noël s’approcha de la femme saucissonnée au fond de la pièce et sonda son regard…
- Bon. Les enfants, je vous crois. Mais qu’est-ce que vous lui avez mis dans la bouche ?
Toutes les petites têtes se baissèrent en marmonnant… Voyant que le Père Noël attendait une réponse, la fillette finit par la lui donner :
- On lui a fait bouffer nos lettres au Père Noël !
Ce dernier partit d’un rire tonitruant qui détendit enfin l’atmosphère. Une fois qu’il eut retrouvé son calme, il reprit :
- Bon, allez, on est où, là ?
- A la cave.
- OK. Vous m’emmenez dehors ?
Les enfants accompagnèrent le Père Noël, qui leur faussa compagnie dès qu’ils furent sortis :
- Rentrez vous mettre au chaud, les enfants, je reviens.
Les enfants se réunirent dans la grande pièce glaciale qui faisait office de salon et attendirent nerveusement. Le Père Noël revint assez rapidement, pénétra dans la pièce et rassura bien vite les enfants dont la mine s’était décomposée quand ils avaient découvert les sinistres personnages qui l’accompagnaient :
- Non ! Non, les enfants ! C’est pas pour vous ! C’est par où la cave ?
La fillette lui montra d’un doigt tremblant une porte dans l’entrée. Le Père Noël l’ouvrit et dit à ses compagnons :
- Ils sont là en bas. Allez-y et surtout ne lésinez pas !
Le Père Fouettard et le Croquemitaine descendirent à la cave en se frottant les mains.
- Allez les enfants, on y va maintenant.
Ils sortirent tous précipitamment derrière le Père Noël, pressés de s’éloigner de la lugubre compagnie qui occupait désormais la cave, d’où s’échappaient déjà des hurlements à vous glacer le sang. Le Père Noël les fit tous grimper dans son traîneau, vérifia que l’attelage n’avait pas subi trop de dommages dans sa chute, décolla et emmena bien vite tout ce petit monde dans son village, où il confia la marmaille piaillante aux bons soins de la Mère Noël et des lutins pour un festin qu’ils n’oublieraient pas de si tôt.
Un à un les enfants finirent par tomber de sommeil autour de la table, épuisés mais pour la première fois repus et heureux.
Ils se réveillèrent le lendemain matin dans leurs lits… mais ne reconnurent qu’à peine la triste bicoque branlante et grinçante qu’ils avaient quittée la veille : les murs étaient couverts de papiers peints aux couleurs gaies et lumineuses, au sol d’épais tapis offraient une délicieuse chaleur aux petits pieds trottinant, aucun courant d’air ne faisait plus frissonner les petites épaules et surtout un délicieux fumet de pain frais et de chocolat chaud emplissait les narines incrédules.
Les enfants dévalèrent les escaliers les uns derrière les autres et tombèrent en arrêt devant l’incroyable spectacle que leur offrait le salon : non seulement un feu nourri redonnait vie à la cheminée qu’ils n’avaient jamais vu marcher, mais en plus un sapin lourdement chargé de décorations rutilantes occupait la moitié de la pièce.
Ils n’avaient pas remarqué la dame rondouillette aux joues roses et au sourire tendre qui leur dit alors :
- Allez les enfants : regardez sous le sapin. Il sont pour vous, ces cadeaux ! Ouvrez-les et ensuite vous viendrez prendre le petit déjeuner que je vous ai préparé.
Les enfants étaient estomaqués. Mais bien vite ils se précipitèrent sur leurs cadeaux et passèrent tous ensemble une extraordinaire journée de Noël. Ils ne posèrent pas de questions. La dame aux joues roses ne leur donna pas d’explications. Mais à compter de ce jour leur vie ne fut plus jamais la même et ils grandirent comme tous les enfants devraient pouvoir le faire dans les rires et l’insouciance.
On raconte cependant que chaque année, la nuit de Noël, si on passe un peu trop près de la porte de la cave, on entend encore d’horribles et terrifiants hurlements.
Ecrit pour les Impromptus littéraires avec pour consigne d’écrire un conte de Noël.