courts, noirs et sans sucre
Si j’avais été plus solide, j’aurais pu me retrouver entre les mains d’une petite fille multipliant les photos floues de ses pieds et de ses poupées.
Moins lourd, j’aurais pu accompagner un grand reporter et immortaliser les horreurs et les merveilles des quatre coins du globe.
Plus stylé, j’aurais pu mitrailler des mannequins aux jambes interminables et aux coiffures improbables.
Moins compliqué, j’aurais pu mal cadrer tous les dimanches les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants d’une gentille petite mamy.
Plus maniable, j’aurais pu prendre sur le vif des dizaines de clichés d’étudiants ivres et autres fêtards avinés.
Moins performant, j’aurais pu permettre ce flou indispensable aux instants volés de starlettes et jeunes premiers à la une des torchons voyeuristes.
Mais je suis de loin le meilleur de ma catégorie.
Alors de jour comme de nuit, invariablement, je ne prends que des traces de pas, des douilles, des poils de cul, des taches de sperme, des flaques de sang, des hématomes, des entailles, des impacts de balles, des brûlures de cigarettes, des ongles arrachés, des pommettes enfoncées, des carotides tranchées… Vous ne me croirez pas : je n’ai même jamais eu la chance de prendre un corps entier ! Le mieux que j’ai pris un jour, c’est une jambe, du pied jusqu’au fémur, mais à plus de dix mètres du reste du corps et là, même avec le grand angle, ça donnait rien.
Alors vraiment, je vous le demande : à quoi bon être le meilleur si c’est pour finir comme ça ? Non, c’est pas une vie d’appartenir au photographe de la police scientifique.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème : « Donner la parole à un appareil photo ».