courts, noirs et sans sucre
« En vrai, avant ma naissance, dans le ventre de ma mère, on était deux. Des jumeaux. Sauf que mon petit frère a pas pu trop grandir. J’ai pris toute la place et pour finir je l’ai « absorbé », comme ils disent. En vrai, je l’ai mangé. Sans rire ! Même que ça a un nom, ce que j’ai fait : ça s’appelle « cannibalisme intra-utérin ». Je le sais, j’ai cherché. Mais c’est pas vraiment comme du vrai cannibalisme, vu que mon frère il était pas fini quand je l’ai mangé, et moi non plus, finalement, même si je l’étais un peu plus que lui. Du coup, il a continué à grandir après que je l’ai mangé et moi aussi et pour finir ça fait que je suis né avec mon frère en dedans qu’avait quand même un peu poussé. Alors comme ça j’ai l’air d’un garçon, mais en vrai je suis deux. Ou presque. En tout cas je suis moi avec des bouts de mon frère en dedans.
« Non, non, ça fait pas mal. A lui ? Ah, je sais pas ça… mais je crois pas, vu que quand même il est genre comme un peu mort… Mais son âme est vivante, tu vois, ça fait comme si j’avais deux cerveaux, un peu. Et c’est pratique, parce que je peux dire que des trucs c’est pas de ma faute, c’est lui qui m’a forcé. Ça marche moyen bof mais quand même comme ils savent pas trop ils disent rien, des fois que ce serait vrai.
« Ah ben non, c’est pas vrai, non… quand tu manges du poulet après t’as pas des idées de poule, hein ! Ben moi pareil avec mon frère, sauf que c’est pas un poulet et que je l’ai mangé un peu vivant… un peu comme si j’avais mangé un poussin, quoi. Dans l’œuf.
« Non, c’est pas dégueu ! Et puis j’ai pas fait exprès, hein, j’étais même pas né t’as qu’à voir ! En fait, j’étais même pas vraiment vivant non plus. Alors comme maintenant oui, ben peut-être que mon frère aussi. C’est la super classe, hein ? Comme si j’étais possédé, tu vois, comme dans le film, là… Le truc, c’est de faire croire, surtout. Les filles je leur fais trop peur ! Mes parents ils osent rien me dire et même la bande à Arthur ils m’embêtent même pas ! Non, sans rire, quand on est môme, pour être quelqu'un il faut être plusieurs. »
Ecrit pour les Impromptus littéraires avec pour contrainte de terminer par la citation d’Emile Ajar : « quand on est môme, pour être quelqu'un il faut être plusieurs. »