courts, noirs et sans sucre
Ils m’ont appelée Clitorine.
Ne riez pas ! Enfin si, d’ailleurs : riez donc, comme tout le monde, après tout j’ai l’habitude. Toute petite déjà, je devais sûrement me rendre compte que les adultes se poilaient quand mes parents leur disaient.
Clitorine… Qu’est-ce qui a bien pu leur passer par la tête ? Rien, sans doute. Absolument rien. Si une quelconque pensée intelligente avait jamais germé dans l’un ou l’autre de leurs esprits, ils n’auraient pas choisi un pareil prénom.
J’aimerais le croire. J’aimerais me dire que ce sont des gens simples, des esprits limités, que je ne peux les blâmer pour leur inintelligence, que c’est la faute à pas de chance, mais d’un autre côté… Bon sang ! Ils ont des boulots qui demandent l’usage du cerveau, ils ont une vie sociale riche et ne fréquentent pas que des hordes de crétins décérébrés, ils ont des familles proches, aimantes et non totalement débiles non plus - à part Tonton Jojo, mais lui il a eu une lobotomie quand il était petit, parce que ses parents le croyaient possédé et l’exorcisme n’avait rien donné et… oui, bon : cette branche de la famille n’a peut-être pas toujours brillé par son intelligence, mais sinon les autres paraissent normaux. Alors quelle excuse peuvent-ils avoir pour m’avoir affublée d’un prénom pareil ?
Je reste convaincue que quand on donne un prénom aussi merdique à son enfant, c’est qu’on n’a pas vraiment envie de l’aimer. Un prénom que tout le monde vous fera répéter au moins deux fois toute votre vie. Un prénom qui fera sourire et, le plus souvent, franchement se gondoler tous ceux à qui vous le direz. Un prénom enfin qui vous vaudra à vie railleries et jeux de mots, sans qu’il soit besoin que le railleur soit très fin : quand la vanne est incluse dans le prénom, le premier imbécile venu est capable d’en rire. Un prénom de merde, en somme.
Je vous passe le détail des horreurs salaces que j’ai entendues, des photos douteuses que j’ai trouvées placardées sur les murs dès le collège et des réflexions élégantes des hommes au lit… Ma vie a été un véritable calvaire. Quoi que j’aie pu tenter de faire pour inverser la tendance, je n’ai eu aucun répit. Pas d’amis, pas de boulot – bon sang, qui voudrait être obligé d’appeler une Clitorine en s’efforçant de ne pas rire tous les jours ? – pas de vie, pour ainsi dire.
Et puis il y a eu cet homme. Un homme charmant, drôle, cultivé, fin, élégant… On s’est rencontrés à un spectacle et de fil en aiguille… La soirée était délicieuse, la nuit pleine de promesses, mais alors que nous étions déjà nus et dévorés par un désir brûlant, il a demandé mon prénom. Et il a débandé aussi sec, secoué par un fou rire incontrôlable. L’humiliation ultime. Je suis partie en pleurant et je me suis terrée chez moi des jours sans sortir, sans bouger, presque sans respirer. Jusqu’à ce matin. Il fallait que quelqu’un paie. La vengeance ne changerait pas ma vie, mais j’étais sûre qu’au moins elle me ferait du bien le temps de l’assouvir.
J’avais raison, même si la satisfaction de voir Papa s’étonner de ce couteau dans sa gorge et d’entendre Maman pleurer avant que je n’étouffe son dernier sanglot dans un oreiller a été un cran en-dessous de ce que j’espérais. Je crois que j’ai oublié de leur dire pourquoi je… mais ils doivent bien avoir deviné. D’autant que je leur avais préalablement fait bouffer leur livret de famille.
Ecrit pour Adrienne qui m’en a donné l’idée (malgré elle ?)