courts, noirs et sans sucre
Je n’avais plus vu cet engin depuis des années. Depuis cette fameuse fois où je m’en étais servi contre ce pauvre type qui m’exposait sa théorie fumeuse selon laquelle il était naturel qu’à faible femme, tâche ménagère et à homme fort, travail rémunéré. J’avais voulu lui démontrer qu’une femme forte pouvait aussi faire le ménage parmi les taches. Cette histoire avait marqué les esprits en plus de sa sale gueule de crétin machiste et j’avais fait la une des journaux quelque temps, jusqu’à ce que j’arrive à faire passer l’incident pour un malheureux accident domestique. Alors ce matin, quand il est apparu inévitable de m’en servir à nouveau, j’ai su que j’allais accomplir quelque chose de grand. J’ai mis un moment à le retrouver puis à l’exhumer du fin fond de l’étroit cagibi où s’entassent toutes sortes de vieilles merdes inutiles. J’ai eu ensuite une pointe d’angoisse à l’idée qu’une fois débarrassé de l’épaisse croûte de crasse qui le recouvrait, il pourrait ne plus fonctionner. Mais je l’ai branché, j’ai actionné le bouton et la chaleur fut.
Alors oui, voilà, c’est fait et ça doit se savoir : ce matin, j’ai repassé – je dis bien repassé – une robe de ma fille. Et là, comme par hasard, personne pour me voir, me photographier et en parler dans la presse.
Si d’aventure il me prend l’idée saugrenue de donner suite à cette soudaine frénésie ménagère et de passer l’aspirateur (si je le retrouve), j’en profiterai pour m’adonner aussi à mes aspirations vengeresses, histoire que mes exploits domestiques ne passent pas systématiquement inaperçus.