courts, noirs et sans sucre
Quand les portes de l’ascenseur ont refusé de s’ouvrir à notre étage et qu’il a fallu se rendre à l’évidence et admettre que nous étions bel et bien coincées, ma fille a instantanément changé de couleur. Avant de fondre en larmes en criant.
Je n’étais pas non plus particulièrement sereine, confinée dans cet espace réduit, mais j’ai affiché un calme olympien en prenant ma fille dans mes bras pour apaiser ses craintes.
- Maman, si on meurt, je veux que tu saches que je t’aime ! Et si je meurs avant toi, tu diras à ma famille que je l’aime !
- Mais enfin ma chérie, pourquoi voudrais-tu qu’on meure ? Ils vont le dépanner, l’ascenseur !
- Mais ils mettent deux jours ! On va mourir de faim ! J’ai déjà faim !
Ma fille dans toute sa splendeur : tragédienne et vorace. Je n’avais rien pour calmer sa faim, mais j’ai réussi tant bien que mal à calmer ses angoisses. Elle a fini par s’asseoir, résignée, mais c’est moi qui n’ai pas tardé à m’agacer un peu.
On avait déjà parlé deux fois avec le monsieur qui répond quand on appuie sur le bouton avec la cloche, car oui, si comme moi vous vous posiez la question, il y a bien un monsieur qui répond quand on sonne. Il s’appelle Franck, il est sympa. Ma fille l’a remarqué aussi, au bout de notre troisième appel :
- Dis donc, à chaque fois, il est très poli, hein ?
- Putain, encore heureux ! On est coincées dans son ascenseur de merde depuis des plombes, manquerait plus qu’il soit pas aimable, ce con !
- …
- Pardon.
- Ça va maman ?
- Oui, oui… je commence juste à en avoir un peu marre.
- Hm… On serait mieux naufragées sur une île déserte.
- Ah bon ?
- Oui : on aurait plus de place et on pourrait trouver à manger.
Ma fille…
Elle s’est relevée et a commencé à tourner en rond. J’étais un peu à court d’idées pour la distraire. Sans compter qu’on ne pouvait pas tourner en rond à deux et que je ne tenais plus trop en place non plus. J’ai rappelé Franck, dont les politesses m’ont carrément mise en rogne cette fois. Le coup du technicien qui arrive ne vous en faites s’il y a quoi que ce soit rappelez-moi, au bout d’un moment, t’as plus envie de l’entendre, tu veux juste que le gentil Franck ramène son cul et te sorte de sa putain de cabine d’ascenseur !
J’étais à deux doigts de me laisser abattre. Franchement, si j’avais été seule, je pense que je me serais mise à pleurer. Mais il y avait ma fille et il fallait faire bonne figure. Elle a dû remarquer que je commençais à flancher, parce qu’elle est venue se blottir contre moi en disant, aussi affirmative qu’interrogative :
- Ça va aller, maman…
Je l’ai serrée dans mes bras, heureuse d’avoir une petite fille aussi merveilleuse, et ce qui devait arriver arriva. Ce fut d’abord le bruit, discret, mais reconnaissable entre mille, puis elle a levé son joli visage d’ange vers le mien, un petit sourire malicieux aux lèvres :
- Oup’s ! Pardon !
L’odeur ne m’a assaillie que quelques courtes secondes plus tard, agressive et insoutenable. Et c’est à ce moment-là que j’ai pleuré.