courts, noirs et sans sucre
Son invitation m’avait surprise. Ça faisait déjà bien longtemps que je ne m’attendais plus à le voir revenir dans ma vie, mais alors moins encore de cette façon. Depuis le temps qu’il était parti, sans me quitter vraiment, sans me dire adieu, sans se priver de la possibilité de revenir, mais sans me donner non plus de raisons de penser qu’il reviendrait, j’avais fini par me détacher. Un peu. Douloureusement. Dans les larmes, la colère, la honte aussi, mais je m’étais un peu détachée. Alors évidemment, quand j’ai reçu cette carte, je l’ai d’abord froissée et jetée en reconnaissant l’écriture. Et je l’ai ramassée. Et puis je l’ai lue. Quelques mots. Un rendez-vous entre chien et loup au bord de l’eau. Pas d’explication, pas d’excuse, toute l’assurance et l’arrogance du vainqueur entre les lignes. Pourtant… pourtant mes doigts tremblaient et je sentais ce pincement caractéristique dans ma poitrine. J’aurais voulu ne pas recevoir cette carte. J’aurais voulu réussir à l’ignorer. J’aurais voulu la froisser de nouveau et l’oublier. Au lieu de ça j’ai perdu le sommeil les quelques nuits précédant le rendez-vous. Et des heures le jour-même à choisir ma tenue et à tenter de me rendre jolie sans en avoir l’air. J’étais fébrile, excitée autant qu’angoissée et surtout comme résignée, incapable de faire autrement qu’y aller, comme si ma volonté avait fondu au feu de la passion qui m’avait consumée à son contact.
Le jour déclinait quand je suis arrivée sur ce petit chemin bordé de saules qui longe la rivière. Dans la pénombre je devinais malgré tout le rouge des roses qu’il y avait déposées pour me guider. Lui qui ne m’avait même jamais cueilli une pâquerette dans un square, on peut dire qu’il avait soigné sa mise en scène pour les retrouvailles. Ça ne lui ressemblait pas du tout, mais je ne pouvais que noter l’effort. Au bout de ce sentier fleuri était déposée au sol une nappe, au centre de laquelle trônaient un superbe bouquet et une bouteille de champagne. Des bougies savamment disposées conféraient à l’ensemble l’ultime touche de romantisme pour parfaire le tableau. Le décalage absolu de la scène par rapport à l’homme qu’il avait toujours été et son côté totalement désuet étaient à la fois amusants et presque touchants. Je l’ai alors entendu qui s’approchait de moi :
- Ah ! Mon amour, tu es venue !
Je me suis retournée, les jambes soudain en coton, et en le voyant… J’ai attrapé la bouteille et lui ai fracassé le crâne avec.
- Poisson d’avril mon ange.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème : « Poisson d’avril ».