courts, noirs et sans sucre
Il y a belle lurette que je l’ai plus, ma liberté de mouvements. Ce fichu col du… du quoi déjà ? Oh ! Je sais plus bien. Un truc qui s’est cassé. Je me souviens même pas être tombée. Je me souviens pas de grand-chose pour tout dire. C’est sûrement mieux comme ça. Moins de choses à regretter. A part les fleurs. Il y avait des fleurs et je faisais des bouquets.
On dirait qu’il fait beau. Je ne sais plus trop bien comment c’est quand il fait beau. Je n’ai pas l’habitude d’être ici. Je voudrais bien aller au moins à la fenêtre, mais je ne pense pas que j’arriverais à me lever. Je ne sais plus. Je ne me souviens plus la dernière fois que je me suis levée. Je ne sais pas si c’est l’été. J’aimerais bien ouvrir cette fenêtre, savoir s’il fait chaud ou froid. Je crois que je ne l’ai jamais vue ouverte, cette fenêtre. Ou peut-être que j’ai oublié. Je ne peux même pas demander qu’on l’ouvre pour moi, alors l’ouvrir toute seule… C’est des choses, j’y pense, comme ça, mais je sais plus trop bien les dire. Ou alors j’oublie quand y a des gens qui viennent. Les gens.
Y a le vieux bougon, là. Lui, il est là tout le temps et je crois que je me souviens de lui. Ou alors il ressemble à quelqu’un dont je me souviens. Mais les autres… Avant je faisais semblant. « Tu m’reconnais ? », « Oui ». Mais c’est gênant. Alors maintenant j’ouvre plus les yeux quand ils viennent. Eux ils me parlent quand même et ils ont l’air contents et moi, ça me repose. J’aimerais bien pouvoir leur dire d’arrêter de venir. Ou au moins de me demander si je veux les voir. Ou alors de frapper avant d’entrer. Je crois que j’étais bavarde. Ou alors c’était peut-être ma sœur. Ou quelqu’un d’autre.
Ah tiens, j’avais une sœur ? Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui : il a l’air de faire beau. J’aimerais bien ouvrir… j’avais un grand lit tout mou et je l’ouvrais, ma fenêtre, là-haut, non ?… Non quoi ? Oh la la… Qui c’est qui m’a attachée comme ça ? Je peux même pas aller aux toilettes, c’est quoi cette histoire ? Et puis je voudrais me gratter, là… eh ! oh ! ça me gratte les fesses ! oh !
Est-ce que j’ai crié ? Je sais pas. C’est comme si j’avais des murs dans la tête qui empêchent les pensées de devenir des mots et des sons. Qu’est-ce que j’ai fait de mes clés de voiture ? Je dois retourner en courses acheter du jambon. C’est une araignée là-haut ? Hou ! J’ai horreur de ça !
On dirait qu’il fait beau aujourd’hui. J’irais bien faire le tour du lac. Je ferais coucou aux enfants à la plage en passant. Il a l’air de faire beau, non ? Mais qui c’est qui m’a attachée comme ça ? Je suis punie ou quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Hou la la ! Y a quelqu’un qui vient ! Vite, chut ! J’vais lui faire une blague !... Il fait beau aujourd’hui. Je crois que je voulais faire un truc si jamais il faisait beau mais c’est comme si j’avais des murs dans la tête qui empêchent mes pensées de… Il fait beau ? Il faudra que je passe chez ma sœur. Mon frère. Ah mince… je sais plus.
Il fait beau. Je voudrais bien mourir un jour où il fait beau, si je pouvais choisir. Je voudrais bien mourir… si je pouvais choisir.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Liberté ».