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courts, noirs et sans sucre

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Les chaussettes de l'archiduchesse

 

C’était la première fois que j’allais chez elle. Elle avait invité le petit groupe de mamans de l’école qui s’entendaient bien, avec les enfants, et l’initiative me faisait d’autant plus plaisir que c’était vraiment quelqu’un que j’aimais bien. Sous des allures un brin sévères, j’avais découvert une femme sensible et intelligente et j’étais ravie qu’elle m’ait conviée à cette petite après-midi papotage entre copines. Même si quelques indices m’avaient laissé supposer que nous n’étions sans doute pas tout à fait issues du même milieu, ou du moins que nous n’avions probablement pas reçu exactement la même éducation, j’avais accepté l’invitation sans éprouver le besoin de réfléchir pendant des heures à ce qu’il conviendrait de porter, d’apporter, de dire et de ne pas dire… J’y suis allée en toute décontraction.

Je suis arrivée en même temps que deux autres copines et leurs filles. Dès l’entrée, il était facile de se rendre compte que l’appartement était chic et propre. Pas débordant d’un luxe exagéré, mais chic. Et, donc, propre. Pas seulement au sens où il n’y avait pas des troupeaux de moutons en embuscade dans les coins, prêts à vous bondir dessus sitôt le seuil franchi, mais plus largement parce que rien ne dépassait, si vous voyez ce que je veux dire. Certes, tout le monde n’est pas obligé d’avoir plus de paires de chaussures que d’habitants qui s’entassent derrière la porte (c’est un exemple au hasard, n’allez pas imaginer qu’on bute sur des pompes si on ouvre trop grand la porte chez moi), mais s’il y a des intérieurs qui dès le premier regard donnent l’impression d’être habités par des hordes d’enfants pas sages et de parents négligents (encore une fois, ce n’est qu’un exemple), ce n’était pas le cas du tout de celui-ci, qui ressemblait plutôt à une maison témoin que personne n’aurait encore visitée. Le genre d’intérieur qui ne me met pas précisément à l’aise. Qu’importe que j’aie bien essuyé mes pieds, lavé mes mains ou que sais-je : quand j’arrive dans un endroit comme ça, je suis sale. Je le sens. Je sais que ma seule présence est une souillure infâme dans un environnement aseptisé. Je sais que si je croise un tapis je le contournerai, que je ne poserai qu’une fesse dans le canapé pour ne pas risquer d’y renverser mon verre et que je ne mangerai que si je peux me pencher suffisamment au-dessus de la table pour ne pas risquer de mettre des miettes sur le tapis. Sur lequel je ne poserai pas vraiment mes pieds, sollicitant ainsi jusqu’à m’en faire mal mes abdominaux.

La maîtresse de maison a tout de suite demandé aux enfants d’enlever leurs chaussures. Je n’avais pas d’objection. Moi-même, dans mon chez moi bordélique et à la propreté manifestement plus discutable qu’ici, j’aime autant que les chérubins se déchaussent, parce qu’il n’y a apparemment pas de jeu plus drôle, dès que les enfants sont plus de deux, que sauter sur les lits et essuyer ses pieds sur les fauteuils. Et s’il y a bien une chose que je redoute quand je suis reçue dans un endroit aussi propre, c’est que l’analyse des empreintes relevées dans la boue étalée sur le papier peint blanc révèle que la chaussure responsable est celle de ma fille…

Ce qui m’a semblé plus inattendu en revanche, c’est qu’au terme d’un bref moment de silence un peu gêné, une des copines avec qui j’étais arrivée propose que les mamans aussi retirent leurs chaussures – proposition que notre hôtesse a accueillie avec un évident soulagement. Dans certains polars nordiques, j’ai lu que ça se fait apparemment naturellement, d’enlever ses chaussures quand on arrive chez quelqu’un – que ce soit chez sa mère, son directeur ou un parfait inconnu. C’est d’ailleurs souvent à ça qu’on sait si on a affaire à un tueur organisé ou impulsif : le premier a pensé à ôter ses chaussures avant de commettre son forfait, tandis que l’autre a laissé des traces de neige boueuse partout. Mais on n’est pas dans un polar nordique, alors vous, je ne sais pas, mais moi je n’ai pas le réflexe, à chaque fois que je vais chez quelqu’un, de réfléchir à la paire de chaussettes que je vais mettre. Pendant que j’essayais de me souvenir quelle paire je portais justement et dans quel état elle était, la copine avait fini de se déchausser et mon hésitation passait nécessairement pour un aveu qu’a minima mes chaussettes étaient trouées, voire sales et malodorantes. Alors que pas du tout ! On était dimanche, jour de lessive. Ce qui ne veut pas dire que le linge est tout propre, mais qu’il est tout mouillé. Alors mes seules chaussettes disponibles étaient les grosses Hello Kitty que je portais tout le week-end à la maison. Parce que oui, chez moi, je reste en chaussettes. Mais comme le dimanche est, donc, déjà jour de lessive, ce n’est pas, en plus, jour de ménage – faut pas exagérer quand même – si bien qu’au terme de presque quarante huit heures passées à arpenter mon appartement non fraîchement récuré, mes chaussettes traînaient probablement bien plus de poussière que les semelles de mes chaussures vigoureusement essuyées sur le paillasson.

Autant dire qu’il était hors de question que je m’exhibe ainsi, au milieu des jolis bas fins tout juste sortis de jolis escarpins pour venir se poser joliment sur le joli tapis du salon. Je m’en suis voulu un instant de n’avoir aucune paire de chaussettes qui ne soit affublée d’un chaton rigolo, d’un ourson mignon ou de fleurettes ridicules, avant de me souvenir que ce qui était vraiment déplacé, c’était de faire déchausser ses invités adultes comme de vulgaires morveux malpropres ! N’empêche que c’était moi qui étais plantée là, dans cette entrée rutilante, à essayer de trouver une excuse acceptable pour ne pas quitter mes pompes, autre que « j’ai des chaussettes Hello Kitty poussiéreuses ».

- Non, mais si ça t’embête, c’est pas grave, hein ?

Je lui étais reconnaissante de me tirer de cette situation de gêne insoutenable, mais comment ne pas lui en vouloir de m’y avoir mise ? Maintenant, tout le monde allait me prendre pour une pue-des-pieds aux chaussettes même pas reprisées… Je me suis vengée gentiment en écrasant un gros morceau de frangipane sur le tapis – sans salir ma chaussette, du coup, ha ha ha ! – mais j’ai pensé que ce faisant, je risquais surtout d’aggraver mon cas (« en plus elle mange comme un goret ») alors je me suis arrêtée là.

Pourtant, à la vue de la petite serviette blanche immaculée accrochée à côté du petit lavabo brillant dans les toilettes impeccables, vous n’imaginez pas à quel point j’ai eu envie de me torcher dedans.

 

 

 

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O
Ton billet est tellement excellent que j'ai ôté mes chaussures pour écrire ce commentaire...
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P
<br /> <br /> Mince, si j'avais su, j'aurais serpillé... ;o)<br /> <br /> <br /> <br />
R
Histoire vraie : j'ai une amie qui a acheté une trentaine de paire de pantoufles en éponge chez ik*a. "Pour les invités".<br /> L'avantage c'est que cela évite de devoir exhiber ses chaussettes :-)
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P
<br /> <br /> Mais que sont les patins d'antan devenus ?!  ;o)<br /> <br /> <br /> <br />
C
remarque les endroits super cradingue, type tu visites une maison où vivent quinze chats... c'est presque aussi flippant. Mais le pire c'est prendre l'apéro dans un jardin aux plates-bandes<br /> parfaites... déprimant à te rendre alcoolique;
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P
<br /> <br /> Oui, à choisir, je préfère trop propre à trop cradingue... sans compter que quand on me dit "maison où vivent quinze chats", je ne peux pas ne pas imaginer la vieille dame esseulée, morte dans<br /> l'indifférence générale et à moitié bouffée par ses bêtes quand on finit par la retrouver... Du coup, va pour l'alcoolisme côté jardin propret ;o)<br /> <br /> <br /> <br />
W
Tiens, ta finale me rappelle :<br /> - "Vous avez lu mon article ?"<br /> - "Je l'ai parcouru d'un derrière distrait."
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P
<br /> <br /> Ha ha ! L'art du compliment...<br /> <br /> <br /> <br />
L
Se sentir sale chez les autres, j'ai connu. Avoir peur de salir, de perdre un cheveu au mauvais endroit, de faire des taches. Avec le temps, beaucoup de temps, ça m'a passé mais je comprends. Quand<br /> on reçoit des gens, il me semble qu'on les prend comme ils sont, et qu' en retour ils doivent nous prendre comme on est. Mais je suis une grande idéaliste.<br /> En tout cas votre texte m'a fait rire, bravo pour la frangipane, non mais !
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P
<br /> <br /> Oui, j'aurais autant aimé le jus bien gras d'un rôti, mais la frangipane, c'est pas mal quand même...<br /> <br /> <br /> Merci !<br /> <br /> <br /> <br />