Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

courts, noirs et sans sucre

Publicité

le cépage noir

 

La foule était massée devant la vitrine et les gendarmes manifestement débordés. Il faut dire qu’à deux contre au moins la moitié du patelin, y avait de quoi perdre la maîtrise de la situation. C’est moi qu’on avait envoyé, parce que c’est toujours moi qu’on envoie quand c’est pas en ville et qu’il y a un cadavre.

J’avais quitté Paris, où j’étais inspecteur à la criminelle, parce que j’en avais marre du bitume, pas des morts. Alors le commissaire pensait me faire plaisir en m’envoyant dans tous les villages du secteur où on trouvait un corps. Il avait pas tort, en fait. J’avais choisi la Bourgogne parce que j’en aimais le vin et qu’il y avait eu ce poste, à Sens. Avant de venir y bosser j’en avais même jamais entendu parler. Exactement ce qu’il me fallait pour faire une croix sur ce qu’il convient d’appeler maintenant mon passé.

Tout le monde m’avait dit que je trouverais vite le temps long, mais les putes décharnées qu’on ramassait au petit jour dans les poubelles, les clochards congelés ou battus à mort dans l’indifférence et les corps éparpillés sur les murs par le métro ne m’ont encore pas manqué. J’irais pas jusqu’à dire que la mort pue moins dans la verdure que sur le macadam, mais… si, en fait. En quelque sorte.

Les agents qui nous accompagnaient ont dispersé la grappe de curieux pour qu’on puisse entrer, le maire, le médecin du bled et moi.

-          Elle est où ?

-          Là-bas, au fond de la boutique.

Personne n'était resté près du corps. Un chat lapait le sang sur le visage de la victime, qui gisait sur le dos au milieu de livres éparpillés qu’elle avait dû faire tomber dans sa chute. J’ai sorti le chat de la mare de sang et observé la scène un moment en silence. Elle était entourée de Mankell, Ellroy, Connely, Burke, Lehanne et d’autres du même tonneau, dont les romans désormais tachés de sang lui faisaient comme un linceul de circonstance. Je comprenais mieux le nom de la librairie : « Le cépage noir ». Elle faisait pas dans le pinot, la libraire, mais dans le polar. J’espérais qu’elle avait eu le temps d’apprécier l’ironie de sa mort.

-          Aheum… Vous allez avoir encore besoin de moi ?

Le maire s’impatientait. Ou alors il n’aimait pas l’odeur du sang.

-          Juste une ou deux questions.

-          Ah…

-          Rapides.

-          Bon.

-          Elle avait un mari, des enfants… quelqu’un ?

-          Euh… non.

-          Des ennemis ?

-          Ennemis ?

-          Ouais… des gens avec qui elle avait des bisbilles, quoi.

-          Bisbilles ? Elle baigne dans son sang… des bisbilles ?

-          Hm… ouais, enfin vous voyez l’idée.

-         Oui. Et non, pas de bisbilles, non. Sa boutique marche bien, elle embête personne. Les gens l’aiment plutôt bien. L’aimaient. Oh la la !

Pâlichon, l’édile… L’allait pas falloir le retenir trop longtemps.

-          OK. Et des nouvelles têtes, dans le coin, ces derniers temps ?

-          Euh… non.

-          Des gens de passage ?

-          Non plus, non. Enfin je suis pas toujours à ma fenêtre à guetter ce qui se passe, hein ?

-          Bien sûr, non, mais au cas où… Bien, vous pouvez y aller.

-          Merci.

-          Et dites : si vous croisez un gars, la trentaine, l’air d’un bienheureux et une cravate criarde, vous me l’envoyez, s’il vous plaît. C’est mon collègue.

-          Ah. Bien. Au revoir.

J’ai retenu le toubib qui tentait de se carapater en même temps.

-          Alors, doc, c’est vous qui avez constaté le décès ?

-          Oui. Enfin j’ai pris son pouls, quoi.

-          Et ?

-          Ben y en avait pas.

-          A votre avis elle est morte depuis quand ?

-          J’en sais rien, moi ! Je soigne des vivants d’habitude, je m’occupe pas des morts !

-          Mais pourquoi vous êtes là ?

-          Ben c’est Jeannette qui m’a appelé.

-          Jeannette ?

-          La femme de ménage. Elle a cru qu’elle avait eu un malaise et elle m’a appelé.

-          Ah.

-          Ben oui.

-          Bon… pas d’observations particulières ?

-          Quel genre ?

-          Je sais pas, moi, un truc que vous auriez remarqué.

-          Euh… non. Mais c’est quand même bête d’avoir fait ça.

-          C’est généralement bête et méchant, le meurtre.

-          Oui, non, bien sûr… Mais c’était une de mes patientes…

-          Et ?

-          Ben il ne lui restait plus longtemps à vivre.

-          Ah ?

-          Non… Cancer. Elle donnait le change, mais je crois que la fin était proche.

-          Vous croyez ?

-          Ben c’est pas moi qui la suivais, elle voyait un spécialiste, mais je la visitais régulièrement quand même. C’est qu’elle l’avait dit à personne, alors… mais les dernières fois j’ai bien senti qu’elle abandonnait.

-          Bon… Merci. Si besoin, je reviendrai vous voir. Vous pouvez y aller.

Mourgin est arrivé au même moment. Cravate orange. Presque lumineuse. Sourire béat. Je ne sais pas ce qu’il aurait fallu pour qu’il s’en départe. Une fois, je lui avais collé mon poing dans le gueule et, le nez en sang, il s’était relevé avec toujours ce même sourire pour me dire que ça servait à rien de s’énerver. Un marrant, Mourgin. Et sous ses airs benêts, il avait pas un pet d’intuition, mais il raisonnait avec une logique implacable et à nous deux, contre toute attente, on faisait une paire efficace. Le bougon et le bienheureux. L’intuitif et le besogneux. Le méchant flic et le bon flic. Même physiquement on se complétait : il était pâle comme un cul, le cheveu rare et blond, la silhouette gracile et moi j’avais un cou de taureau surmonté d’un visage mat, assombri par le poil noir de mon menton et une lourde masse de cheveux bruns.

-          Salut Franckie !

-          Franck.

-          Ah non moi c’est Antoine !

-          Mourgin, c’est bon, là. On a du boulot.

-          Hm hm… alors alors, qu’est-ce qu’on a ? Ouah ! Une connaisseuse !

-          Hein ?

-          Ellroy, Bunker, Crais, Taibo, Lehanne, Meyer…

-          Tu lis ce genre de trucs, toi ?

-          Ah ouais ! Je veux ! Pas toi ?

J’aurais pas imaginé qu’il avait ce genre de lectures. Un bienheureux, j’aurais cru que ça lisait des livres… gentils. Comme quoi. C’est pourtant un des premiers trucs qu’on apprend dans le métier : ne jamais se fier aux apparences. Au temps pour moi. Il arpentait déjà les longs rayons de la librairie, ponctuant de « oh ! » et de « ah ! » agaçants ses découvertes. J’ai encore dû jouer le bougon :

-          Bon, Mourgin, tu voudrais pas t’intéresser au corps, là ?

-          Oui oui, j’arrive j’arrive ! Alors… Hm… Le légiste est en route ?

-          Hein ?

-         

-         

-          T’as oublié le légiste !

-          Non !

-          Franckie a oublié l’légiste ! Franckie a ou…

-          Ta gueule !

C’était sur un truc comme ça que je lui avais explosé le nez. Bourré, certes, mais il jouait quand même avec le feu. Et j’avais oublié le légiste. Quel con ! Y avait ce médecin qu’était là et… Bref.

-          J’ai oublié le légiste.

-          Je l’appelle.

-          Merci.

On aurait besoin de lui pour déterminer la cause du décès. La libraire était lacérée de la tête aux pieds. Mais en apparence aucune blessure profonde. Il y avait un cutter près du corps… Peut-on tuer à coups de cutter ?

-          Tu crois qu’on peut tuer à coups de cutter, Franck ?

Par moment, il me faisait flipper, Mourgin. Je sais pas si c’est lui qui se mettait à me ressembler ou le contraire. Putain, non ! Pas le contraire !

-          Sans doute. J’espère qu’elle s’est pas vidée de son sang doucement.

-          Non !

-          Non ?

-          Elle serait plus blanche. Enfin j’imagine. Non ?

Il avait peut-être bien raison. Je l’espérais en tout cas.

-          T’as peut-être bien raison. J’espère en tout cas.

 

On a fouillé les lieux, interrogé à peu près tout le village, fait tous les relevés d’empreintes, fibres, fluides et toutes ces conneries qu’on peut relever sur les lieux d’un crime, rien. C’est de l’analyse toxicologique faite par le légiste pour l’autopsie qu’est venue la solution. Dommage qu’il ait fallu l’attendre près d’une semaine. Elle n’avait pas été tuée à coups de cutter : elle était morte d’une surdose de médicaments. A priori personne ne l’avait obligée à les prendre. Et son médecin a été formel : elle savait très bien ce qu’elle faisait. Elle était sous traitement depuis trop longtemps pour faire une erreur si grossière.

Un suicide. 

Et les coups de cutter ? Portés après l’ingestion des médocs. Elle avait rien dû sentir.  On a eu le fin mot de l’histoire quelques jours plus tard par une lettre qu’elle avait laissée en guise de testament à notre attention :

 

J’ai voulu m’offrir une mort de polar plutôt que de mélo. J’espère que mon « meurtre » était presque parfait, mais que vous n’aurez pas perdu trop de temps quand même. Pardonnez-moi.



Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
<br /> Pas de pb pour la relecture.<br /> ;-)<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> je note !<br /> (en + c'est comme gravé dans le marbre, là, y a des temoins et tout!!)<br /> <br /> <br />
G
<br /> Bien votre nouvelle, jolie chute, puisqu'inattendue.<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> Merci beaucoup !<br /> Je craignais un peu l'effet "pirouette" avec cette chute, mais tant mieux si elle passe plutôt bien!!<br /> <br /> <br />
S
<br /> je voyais arriver la fin du texte, mais pas la fin de l'histoire. J'étais persuadé que tu avais oublié de mentionner le "A suivre" mais... c'est encore trop mal te connaître !<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> <br /> ben ouais mais c'est qu'elle est plutôt gentille, là, ma fin, alors forcément ça surprend...<br /> <br /> <br /> <br />
P
<br /> je sais.<br /> Mais tu as déjà un lecteur assuré.<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> Gaffe ! Si je me lançais dans l'aventure tu pourrais être sollicité pour intégrer le comité de relecture!!<br /> <br /> <br />
P
<br /> J'ai vraiment aimé cette histoire. Je crois que tu tiens là les bases d'un petit roman sympa.<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> Merci !<br /> mais un roman, même petit, c'est long !!<br /> <br /> <br />