courts, noirs et sans sucre
Les gosses l’appelaient le cambrioleur d’enfants.
Difficile de savoir d’où ça venait, ils tenaient tous ça d’un autre qui le tenait d’un autre. Il y avait sans doute à l’origine un parent inquiet, suspicieux ou simplement malveillant. Quoi qu’il en soit, son apparition dans le square créait immanquablement un certain émoi parmi les mômes, qui adoraient se faire peur en racontant des histoires rocambolesques autour du personnage et de tous les enfants qu’il aurait emmenés.
Il était vieux et se déplaçait à tout petits pas rapides, vêtu hiver comme été d’un long manteau gris passé qui commençait à frotter par terre à mesure que ses épaules s’affaissaient. Il avait un sourire en permanence accroché aux lèvres, sous des yeux qu’on devinait pétillants derrière les verres épais de ses lunettes. Il venait tous les jours au square à peu près à la même heure, quand les enfants sortaient de l’école et prenaient possession des bacs à sables et toboggans. Il saluait les autres vieux sur leurs bancs, le gardien, les mamans et les nourrices qui l’ignoraient superbement, et il s’installait sur le muret qui encadrait l’aire de jeux où s’égayaient les enfants, pour qui il achetait chaque jour un sachet de bonbons.
Il est mort un jour dans ce square d’un arrêt cardiaque, sous les hurlements d’une mère et les pleurs d’un enfant qui venait de se faire confisquer le bonbon que le vieux lui avait donné.
Tout le monde s’attendait à ce qu’on découvre enfin des horreurs cachées chez le vieux. Au lieu de ça, ils ont trouvé une petite chambre d’enfant abandonnée depuis quelques décennies à la poussière et remplie de sachets de bonbons plus ou moins moisis. Et dans le salon un véritable autel à la mémoire d’une belle jeune-femme, sa femme, morte en couches avec le bébé qu’elle mettait au monde plus d’un demi-siècle plus tôt. Aucun indice, en revanche, permettant d’étayer la théorie du vieux pervers kidnappeur d’enfants.
Tout le quartier a continué de raconter quand même l’histoire fameuse et terrifiante du cambrioleur d’enfants.