courts, noirs et sans sucre
Juchée sur ses trop hauts talons, elle paraît toujours près de tomber en descendant le perron. Sa démarche malgracieuse et instable me fend le cœur. Ses longues cannes trop maigres semblent sur le point de se briser sous son propre poids à chaque pas. Elle avance pour ainsi dire à demi nue, la peau si pâle qu’elle paraît presque bleue sous la lumière crue des lampadaires. Elle va s’adosser au mur à l’angle de l’impasse pour attendre. Son regard semble ne jamais vraiment se poser sur quoi que ce soit, sauf quand elle part avec un client. Elle lève alors systématiquement les yeux vers moi et fait de même quand elle revient. Je ne pense pas qu’elle me voie. Je ne sais même pas si elle sait que je suis là. Je ne sais pas ce qu’il lui a raconté. Et son regard est tellement vide, transparent… peut-être ne regarde-t-elle même pas vraiment. Peut-être est-ce un simple automatisme, comme tout ce qu’elle fait chaque nuit sans y penser… j’espère qu’elle n’y pense pas. Putain, j’espère vraiment.
Elle a l’air suffisamment défoncée pour ne jamais penser à rien de toute façon. Il se donne les moyens de ne pas perdre le contrôle, ce salopard. Et moi j’en crève de la voir comme ça, cette pauvre gosse, mais qu’est-ce que je pourrais faire ?
Je ne la voulais pas, moi. Je ne savais pas encore à quel point j’avais raison. C’est lui qui m’a forcée. Moi je savais que je ne serais pas une bonne mère. Et je ne parle même pas d’éducation ; je ne pouvais déjà tout simplement pas être un bon ventre. Comment peut-on imaginer qu’une pute camée d’à peine 15 ans pourrait mettre au monde un bébé avec un avenir ? Mais il m’a collé au train pendant toute la grossesse pour m’empêcher de me faire avorter. Au début, j’essayais bien de la faire passer en me mettant des coups ou en me récurant les entrailles à la javel, mais rien à faire, elle s’accrochait ; à croire qu’elle y tenait, à cette vie de merde. Pauvre môme. Et puis dès que j’ai vraiment commencé à la sentir en moi, je me suis mise à flipper autant de la perdre que de la garder, alors j’ai laissé faire la nature. Je ne sais pas pourquoi lui tenait tant à l’avoir ; il n’avait même pas de raison de penser qu’elle était vraiment de lui, vu que je me faisais sauter entre 5 et 10 fois par nuit pour renflouer ses caisses. Et pour ce qu’il a fait d’elle… Il devait trouver marrant d’avoir une fille qui soit en même temps sa petite-fille. Et ça l’excite sûrement comme un dingue quand il la saute. Moi c’était le seul moment où il voulait bien que je l’appelle papa. Elle, il lui demande sans doute de l’appeler papy.
La voilà qui disparaît dans l’obscurité de cette impasse. Je sais qu’un jour elle n’en ressortira probablement pas. Un jour un client lui ouvrira le ventre et la laissera se vider de son sang dans une poubelle. Ou elle crèvera toute seule d’une overdose en se collant les saloperies de son père dans les veines.
Je ne sais pas si je lui souhaite que ça arrive le plus tôt ou le plus tard possible. Je voudrais la tirer de là, mais qu’est-ce que je pourrais faire ? Quand elle est née et que j’ai vu cette petite chose toute rose et toute ronde posée sur mes bras maigres, j’ai voulu me faire croire qu’on pourrait s’en sortir. J’ai essayé de partir, de l’emmener le plus loin possible de lui et de cette vie, mais il m’a vite retrouvée et broyé les deux jambes. Depuis, il me garde là, il ne me laisse même pas mourir, seulement pleurer. Et me demander ce que je pourrais bien faire, clouée dans ce fauteuil même pas roulant, que cette enflure a posé juste devant la fenêtre, d’où la vue sur l’abominable déchéance de ma fille est imprenable.
Ecrit pour les Impromptus littéraires.