courts, noirs et sans sucre
Bien qu’étant une mère exemplaire, totalement dévouée à ma progéniture et prête à me saigner aux quatre veines pour faire de la chair de ma chair une personne incroyablement merveilleuse, je n’en reste pas moins humaine et surtout, surtout, ma délicieuse descendance ne peut pas (encore) prétendre tout à fait au même degré de perfection que sa divine maman et malgré tous mes efforts et son patrimoine génétique prometteur et avantageux, elle n’a pas été foutue de m’éviter la convocation par la maîtresse à l’école.
Bon.
On ne peut jamais totalement exclure qu’une maîtresse prenne le temps de convoquer les parents des enfants les plus formidables pour leur dire toute son admiration, mais dans l’hypothèse probable où ce ne serait pas le cas, je m’étais plutôt préparée à m’entendre reprocher quelques manquements de ma fille aux attentes certainement exagérées de sa maîtresse. Je m’étais également entraînée à ne pas me départir de mon sourire quoi qu’elle dise, comme si rien de ce qu’elle pourrait m’annoncer n’était susceptible de m’atteindre.
Mais bien sûr, que je peux tout entendre. C’est pas comme si j’étais prête à mourir pour cette enfant, hein ? C’est pas comme si j’avais placé tous mes espoirs, mes rêves, mes ambitions les plus folles et toute la force de mon amour insensé dans ce petit corps sorti du mien et nourri à mon sein, hein ? Oui, bon, d’accord, je l’ai nourrie au biberon, mais est-ce que ça change vraiment, fondamentalement quoi que ce soit, hein ? Est-ce qu’avec tout le mal qu’on se donne on n’a pas droit à un peu de considération de la part de la maîtresse qui, quand on y pense, n’a pas lourd de légitimité pour asséner ses bonnes paroles et ses reproches, parce que franchement, si les maîtresses étaient vraiment bonnes à autre chose qu’à faire garderie, elles seraient mieux payées, non ? Non… je sais, je m’égare, ça va, c’est bon… allez : je m’excuse, pardon. J’ai beaucoup de respect pour le travail des maîtresses en générale et celle de ma fille en particulier. Promis. Mais ça fait quand même mal au cul que la première pétasse venue vienne t’apprendre comment élever tes gosses, bordel !... Pardon. Je m’emporte, mais vous me comprenez, non ? Si vous n’êtes pas vous-même un bon parent, peut-être pas, mais les autres… non ?
Bref. Là n’est pas vraiment le propos.
Le propos, c’est que la maîtresse qui convoque un parent le reçoit dans sa salle de classe. Pourquoi pas. Sauf que dans les petites classes – qui doivent leur nom à la taille des enfants qu’elles accueillent et non au fait qu’elles sont de dimensions réduites elles-mêmes – dans les petites classes, donc, le mobilier est lui aussi petit – petites chaises, petites tables – à l’exception de la chaise et du bureau de la maîtresse. Mais pour une raison qui m’échappe (budgétaire ?) les salles de classe ne sont pas pourvues d’une deuxième chaise de taille normale, si bien que la maîtresse qui, donc, reçoit un parent non nain (le problème prend une dimension toute différente avec un nain) (ha ha) la maîtresse, donc, propose invariablement de s’installer à la place des enfants.
- C’est la place de votre fille, tiens, on va se mettre là…
Ben oui, tiens, quelle bonne idée.
La place de ma fille est, comme toutes les autres places de tous les autres élèves et comme on l’imagine, coincée entre un bureau (le sien) devant, un autre derrière et des chaises de part et d’autre. L’étape 1 de la convocation par la maîtresse consiste donc à se glisser entre le bureau de derrière et celui de devant, sans qu’un pan du manteau, le sac à main ou un coup de genou malencontreux ne foute par terre la trousse du petit voisin de derrière ou le cahier de la petite voisine d’à côté. Si ce miracle se réalise, il faut alors réussir le double exploit de plier suffisamment les genoux et de garder le buste suffisamment droit, afin de pouvoir atteindre l’assise de la toute petite chaise sans que les fesses ne heurtent préalablement le bureau de derrière et sans qu’un sein ne vienne buter sur celui de devant. Et à l’instant précis où la fesse (oui : je n’en ai qu’une qui tient, moi, sur une chaise d’enfant) à l’instant, donc, où la fesse atteint enfin la chaise, il faut surmonter encore l’immanquable bouffée d’angoisse à l’idée qu’une si petite chaise sous un si gros cul pourrait très bien rendre l’âme et ajouter à l’humiliation d’être le parent dont l’enfant nécessite une attention particulière, celle de se retrouver le cul par terre coincée entre deux tout petits bureaux d’écolier.
Autant dire que quand, au terme de nombreuses contorsions et d’aussi nombreuses sueurs froides, je me suis finalement retrouvée assez stable sur ma fesse, bien calée sur la chaise de ma fille, sans avoir cassé ni fait tomber quoi que ce soit, j’étais tellement soulagée que j’étais presque prête à entendre que ma fille était une délinquante juvénile. Sauf que la maîtresse, qui affiche bien dix ans de moins que moi et autant… disons le double de kilos en moins n’était, elle, pas encore assise. Elle s’est faufilée entre les bureaux et les chaises comme s’il n’y avait ni bureau ni chaise et elle a voulu en tirer une, de chaise, pour s’y asseoir, mais je la bloquais avec mon pied. La chaise. Bien involontairement, cela va sans dire, n’empêche que mon pied empêchait la maîtresse de poser son délicat petit fessier léger sur la chaise. Et c’est pas que je voulais pas bouger mon pied et libérer la chaise, hein, attention, faut pas croire ! Je ne demandais que ça, moi… mais coincée comme je l’étais déjà avec ma fesse sur la chaise, un genou dans le casier du bureau et l’autre dans le nez, je ne pouvais pas.
- Oh, excusez-moi, je suis sotte ! On ne peut pas tenir là toutes les deux, bien sûr : vous êtes grosse ! Où avais-je la tête ? Restez là, vous, puisque vous êtes encastrée, moi je vais me mettre plus loin.
Bon, elle n’a pas vraiment dit ça, mais c’est exactement ce que j’ai entendu. Ce que j’ai vu dans son petit sourire supérieur en tout cas. Et dans ses yeux narquois. Finalement, je n’étais plus du tout disposée à l’entendre me dire quoi que ce soit sur ma fille, mais j’étais coincée. Au sens propre, je veux dire. Alors j’ai souri exactement comme j’avais prévu de le faire, en opinant de temps à autres et, surtout, en réfléchissant au moyen de m’extraire de ce piège sans embarquer avec moi la moitié du mobilier de la classe quand elle aurait fini. J’ai opté pour une stratégie à base de stylo prétendument tombé par terre, ce qui m’a permis de relever les fesses avant tout le reste en m’assurant un appui discret, mais solide, d’une main au sol tandis que, de l’autre, j’anticipais le second mouvement, relever le buste, en m’appuyant cette fois sur le bureau. Franchement, je m’en suis super bien sortie. Ma fesse n’est pas restée coincée dans la chaise, je n’ai pas fait basculer le bureau, je n’ai rien cassé… Non, vraiment, j’ai fait une belle sortie.
Je ne sais pas trop bien ce qu’elle me voulait, finalement, miss monde, avec sa silhouette de brindille, mais en tout cas ça s’est plutôt bien passé. Je suis contente.