courts, noirs et sans sucre
Il m’a été fait la remarque que mon texte « l'un passe » était quand même très très noir, alors en espérant vous être agréable je vous en propose une version plus printanière, allégée et rayonnante. Enfin… moins sombre, quoi. Et j’espère que Maximus et Joe en particulier apprécieront au moins l’effort !
Je suis toujours partagée, quand elle apparaît, entre une légère inquiétude et une inavouable envie de la voir tomber comme elle semble près de le faire chaque fois qu’elle descend le perron. Elle ressemble à une fillette maigrelette qui aurait chipé les chaussures trop hautes de sa mère. De mise légère et affriolante, elle arpente quelques mètres de trottoir dans le halo flatteur de la lumière des lampadaires et prend une jolie pose à l’angle de l’impasse, feignant l’indifférence et arborant cette moue boudeuse qui sied tant aux jeunes-filles de son âge. Elle ne tarde jamais beaucoup à séduire le chaland et m’adresse toujours un regard, au hasard sans doute parce que je ne suis pas sûre qu’elle me voie, à moins que ce ne soit qu’un tic ou un toc, avant de s’engouffrer dans l’obscurité de l’impasse avec celui dont elle tirera crampe et argent.
Elle semble tellement sous l’emprise de substances euphorisantes qu’elle doit vivre toutes ces riches expériences avec l’impression de baigner dans la guimauve. Ah la la… j’aimerais tant partager tout ça avec elle…
Et dire que je ne la voulais pas trop, au début ! J’avais peur que la grossesse me donne de la cellulite, mais papa a insisté pour que je la garde ; ça lui faisait tellement plaisir de pouvoir être papa à nouveau ! Je ne sais pas pourquoi il était si sûr d’être le père, vu que bon, j’en ai eu un paquet, des amants… Avant de tomber enceinte, entre 13 et 15 ans, il m’en envoyait plein, papa, des hommes, mais il trouvait ça tellement amusant d’être en même temps le papa et le papy, qu’il a réussi à se convaincre qu’elle était bien de lui ! Les hommes, je vous jure… J’espère quand même qu’il ne la mettra pas enceinte, elle, parce que même si c’est pratique et économique pour les fêtes de famille, ce serait bizarre qu’il soit le père, le grand-père et l’arrière-grand-père de ma petite-fille !
Ah, elle va dans l’impasse avec un type… joli garçon. Un jour, peut-être qu’elle n’en sortira pas, de cette impasse, qu’elle fera une mauvaise rencontre… mais il faut bien que jeunesse se passe, hein ! C’est pas en bridant les enfants qu’on les rend heureux. Et de toute façon, moi, je peux pas faire grand-chose, alors…
Quand elle est née, j’ai voulu essayer de l’emmener ailleurs vivre une enfance différente de ce qu’avait été la mienne, mais papa n’a pas été d’accord et a malencontreusement broyé mes jambes entre le pare-choc de sa voiture et ce mur contre lequel ma fille vend son corps pour un peu de substance euphorisante. Ce qui est très amusant, c’est que c’est justement pour vendre son corps qu’elle consomme ces substances… Ah ah ah ! Ça c’est un cercle vicieux ou je ne m’y connais pas ! J’aimerais bien y avoir une place… mais papa a quand même pris soin de me poser dans un fauteuil devant la fenêtre, d’où je peux à loisir regarder ma fille grandir. Il est comme ça, papa, il sait tirer le meilleur de toutes les situations.
J’espère que sa fille a hérité de l’optimisme de mon père. Ou que ma fille a hérité de l’optimisme de son grand-père. Ou… enfin vous voyez.