courts, noirs et sans sucre
J’ai toujours détesté le jazz. Le tchic-tchi-boum des balayettes sur les tambours me fait l’effet d’une craie crissant sur le tableau noir. Et ce qui me fait plus encore détester le jazz, c’est la façon dont ceux qui aiment te prennent de haut en t’expliquant que si t’aimes pas, c’est que tu connais pas… comme les aficionados du manger-bio qui t’expliquent que si t’aimes pas la courgette, c’est que t’en as jamais mangé une bonne. Moi je serais tentée de dire que si j’ai jamais réussi à bouffer une seule putain de bonne courgette de toute ma vie, ça m’autorise quand même à ne pas aimer ça, mais passons. Il existe néanmoins une grande différence entre le jazz et la courgette : noyée dans un plat de nouilles ou gratinée avec des kilos de bon fromage, la courgette, ça passe, tandis que le jazz, non.
Alors j’aurais dû décliner cette invitation, mais il est des yeux et des sourires auxquels je ne sais rien refuser. Je suis donc allée pour la première fois de ma vie dans une boîte de jazz, pleine d’espoirs de me faire sauter et de réticences à infliger pareil traitement à mes oreilles. A peine entrée, le tchic-tchi-boum caractéristique m’a fait grincer des dents et j’ai failli faire demi-tour sur le champ, mais j’ai pensé aux beaux yeux de mon rancard et j’ai tenu bon. Mon irritation auditive avait rapidement fait son effet sur tout mon organisme : j’avais le souffle court et les battements de mon cœur s’étaient sensiblement accélérés. Il avait intérêt à être un sacré bon coup.
J’ai plissé les yeux pour tenter de le retrouver malgré la pénombre et la fumée – qui irait imaginer une boîte de jazz sans fumée ? Le tabac y est proscrit comme ailleurs, mais ils mettent de la fumée quand même – et j’essayais de m’accoutumer tant bien que mal à l’environnement sonore, quand un type s’est mis à taper de façon apparemment totalement aléatoire et incongrue sur un clavier. Pas un de mes muscles n’a résisté à cette nouvelle agression et je me suis tendue comme un string de la tête aux pieds, sans compter que mes nerfs étaient toujours tiraillés par le putain de tchic-tchi-boum de la batterie. Je sentais que j’allais devoir renoncer et je commençais à me dire que la courgette présentait un autre avantage sur le jazz en cas de plan cul foireux, quand mon regard a été attiré par le type au tchic-tchi-boum. J’ai eu du mal à faire le point, alors je me suis approchée un peu et il n’y avait aucun doute : mon rancard était batteur. Bien ma veine.
J’allais tourner les talons sans regret quand il m’a vue et m’a fait un de ces grands sourires auxquels je ne sais pas dire non. Alors je me suis bouché les oreilles avec des kleenex et j’ai attendu stoïquement qu’ils en finissent. J’ai pas mal picolé aussi, parce que les kleenex, ça vaut pas les boules Quies, et fallait bien tenir quand même.
Du coup, j’étais passablement éméchée quand il est venu me rejoindre avec ses potes à la fin de leur… numéro, au point que j’ai pas pensé à enlever mes kleenex. On a (encore) bu un coup et je commençais à me détendre, quand le type qui tapait sur son piano a proposé de faire un bœuf. J’étais pas sûre d’avoir bien entendu avec mes bouchons, je voyais pas trop de quoi il s’agissait et j’ai cru qu’il proposait une partouze. J’hésitais un peu et ils ont pris mon silence pour un accord. Ils sont retournés à leurs instruments et quand j’ai compris leur intention, j’ai bondi sur la scène, attrapé les baguettes de mon batteur et crevé ses jolis yeux.
Je déteste le jazz.
Ecrit pour les Impromptus littéraires : « un bar de jazz ».