courts, noirs et sans sucre
Ça faisait pas deux jours qu’ils avaient installé les illuminations de Noël dans la rue. Après des années de lumières bleues un peu (trop) kitch – surtout l’espèce d’énorme lustre ringard au croisement – ils avaient changé le tout pour du rouge et or et quelque chose d’assez fin, plus chic – quoique toujours aussi volumineux – au milieu du carrefour. Et ça chatoyait comme il se doit à perte de vue.
Il avait fait un temps de merde toute la journée, alors je ne me suis pas étonnée, à la nuit tombée, d’entendre cogner la pluie sur mes vitres. Au début du moins. Parce qu’au bout d’un moment, ça s’est mis à faire un barouf d’enfer et j’ai fini par me lever pour aller voir si c’était pas l’apocalypse ou un truc du genre, des fois, quand même…
Il tombait des trombes d’eau. Pas un rideau : un véritable mur de pluie, qui se mouvait lentement, se dédoublait, redevenait un et semblait tout empoter sur son passage. La rue s’est rapidement mise à ressembler à une rivière et elle a eu vite fait de déborder pour envahir les trottoirs. Les gens couraient – comme s’ils espéraient arriver moins mouillés, alors qu’ils étaient probablement déjà trempés jusqu’à l’os – les voitures n’avançaient presque plus et on voyait de plus en plus de monde s’amasser aux fenêtres des immeubles, comme moi, pour observer ce déchaînement naturel tout à fait impressionnant. Quelques rigolards filmaient, dans l’espoir sans doute de ne rien rater si d’aventure un quidam voulait bien se rétamer à plat ventre dans la flotte…
Quant aux jolies illuminations, elles balançaient sous les assauts du vent, d’avant en arrière, sans répit, et c’est à peu près au moment où je m’interrogeais sur la solidité de leur fixation que la première guirlande a lâché. En tombant sur le pare-brise d’une voiture, elle a dû faire peur au conducteur qui est allé s’encastrer dans un café. Bondé, bien entendu, la foule étant venue s’y protéger du déluge. A partir de là, c’est devenu du grand n’importe quoi. Les gens hurlaient, couraient en tous sens, j’ai même vu un type se foutre à poil tandis que les guirlandes, en tombant tour à tour, provoquaient chacune une nouvelle catastrophe.
Et puis ce fut le tour de l’énorme décoration rutilante qui pendouillait au-dessus du carrefour. Elle a semblé prendre son élan, montant et descendant plusieurs fois, avant de finalement s’écraser lourdement sur une voiture et quelques passants déjà affolés. Une fois dans l’eau, ça s’est mis à faire des éclairs de partout. Il y a eu un grand carambolage, des gens ont littéralement grillés sous la flotte, une voiture a explosé, les sapins devant chez le fleuriste ont pris feu et ça s’est vraiment mis à ressembler à la fin du monde.
Sauf que la pluie et le vent ont cessé très vite. Aussi sec, l’eau qui semblait devoir tous nous emporter l’instant d’avant a disparu, absorbée, engloutie par les égouts. De la tempête qui venait de dévaster le quartier, il ne restait rien, sinon quelques foyer d’incendies, des corps calcinés et des passants hébétés. Un truc de dingue. Il n’y avait plus qu’une guirlande, qui avait résisté on ne sait comment – le miracle de Noël ? – et qui depuis s’est mise à clignoter sporadiquement.
Ils n’ont remis aucune décoration, pas une loupiote, rien.
Tu vas voir qu’à tous les coups, ils vont nous recoller le gros truc bleu moche l’année prochaine.