courts, noirs et sans sucre
Je ne suis pas une adepte des bonnes résolutions. Je déteste ça, même. On a déjà bien assez de pression comme ça sans s’en rajouter tout seul. Sans compter que c’est affreusement culpabilisant de ne pas tenir les résolutions que l’on prend soi-même. Alors par tradition, je ne prends aucune bonne résolution pour la nouvelle année. Ce qui ne m’empêche d’ailleurs pas de faire des trucs bien de temps en temps, soit dit en passant, mais pas forcément en janvier.
Quoi qu’il en soit, résolution ou non, le 1er janvier, j’ai décidé de faire le grand ménage.
- Ben maman, qu’est-ce que tu fais à la baignoire ?
- Je la lave, ma chérie.
- Ah bon ?
- Oui. Je fais le ménage à fond, aujourd’hui !
- OUAIS !
J’étais ravie de son enthousiasme, même si je ne voyais pas bien ce qui la mettait pareillement en joie : sans être une fée du logis, loin s’en faut, je ne suis pas un porc non plus et mon intérieur est d’une propreté à peu près acceptable pour qui n’est pas d’une maniaquerie excessive. Qui plus est, je suis à peu près certaine qu’une enfant de huit ans en général et la mienne, bordélique et volontiers cradingue, en particulier, ne fait pas la différence entre le ménage approximatif de d’habitude et le grand ménage.
J’ai compris quand elle est revenue vingt minutes plus tard – et oui : j’étais toujours dans la salle de bain. Pas qu’elle soit si grande, mais que de recoins poussiéreux on compte, entre une baignoire et un bidet ! Un truc de dingue… Bref, ma fille est revenue :
- TIN NIN !
Elle brandissait une banderole multicolore sur laquelle elle avait écrit « Bienvenue Mamy ! ».
- Qu’est-ce que c’est ?
- Ben c’est pour dire bienvenue à Mamy.
- Je vois bien, oui, mais…
- Je vais l’accrocher dans l’entrée !
- Maintenant ?
- Ben oui !
- Mais enfin ma chérie, on ne va pas vivre avec une banderole dans l’entrée à l’année !
- Mais non, c’est juste pour quand Mamy va arriver !
- Ben c’est que je sais pas quand elle va venir, moi.
- Quoi ? Elle vient pas ?
- Euh… non, là c’est pas prévu, non.
- Ah bon ? Ben pourquoi tu fais le ménage alors ?
Je n’ai pas su dire si elle se foutait ouvertement de moi, ou si elle était sincèrement surprise de me voir faire le ménage alors que Mamy ne venait même pas. Je n’ai pas cherché à savoir, peu convaincue qu’une réponse soit plus plaisante que l’autre. J’ai fait mine de désapprouver le bazar qu’elle avait sûrement mis en bricolant sa banderole et j’ai quitté la salle de bain pour m’attaquer à la cuisine, en commençant par faire la vaisselle. L’air toujours un peu étonnée de me voir m’affairer ainsi, elle est venue regarder dans l’évier désormais vide et propre :
- Oh lala ! D’habitude, y a tellement de trucs dedans que j’en avais jamais vu le fond !
- Bon, t’as pas autre chose à faire, toi ? Va donc ranger ta chambre, sinon je mets tout ce qui traîne à la poubelle pour pouvoir passer l’aspirateur !
- T’as un aspirateur, toi ?
- Va ranger ta chambre !
Faire le ménage, petit ou grand, ne favorise jamais ma bonne humeur, j’avais pas besoin en plus des réflexions de ma fille. Elle est partie et, sans que je sache bien ce qui m’a pris vu que je n’avais plus pratiqué la chose depuis… tellement longtemps que je n’avais aucun souvenir de la dernière fois que je l’avais fait, je me suis mis en tête de faire du repassage. J’ai eu du mal à exhumer la planche de derrière les autres objets oubliés qui la cachaient – un balai à franges, une pelle et une balayette, une raclette à vitres – et ma (sale) gosse a rappliqué quand j’ai fait dégringoler tout le bazar. Elle m’a regardée un moment me battre avec les pieds de la planche à repasser avant de demander, dubitative :
- Tu sais comment ça marche, ça, toi ?
- Bon, je t’ai prévenue : si quoi que ce soit me gêne pour passer l’aspirateur dans ta chambre, poubelle, t’as bien compris ?
Elle est repartie sans prendre la menace au sérieux, d’abord parce que je l’avais proférée souvent sans la mettre à exécution, ensuite parce qu’elle ne devait pas croire que j’allais vraiment sortir l’aspirateur. D’ailleurs, elle ne devait même pas savoir que j’en avais vraiment un.
Ça m’a pris encore un moment avec les pieds de cette foutue planche à repasser, que j’ai fini par poser (laisser tomber) au sol, avant de m’apercevoir que je n’avais aucune idée de l’endroit où pouvait bien se trouver le fer. J’étais passablement énervée, d’autant qu’avec tout ce que j’avais foutu par terre pour sortir cette planche, ça me faisait du bazar supplémentaire à ranger pour rien. J’étais prête à balancer planche, pelle, balayette et toutes ces merdes par la fenêtre, mais j’ai fait preuve de sang froid et à la place, je suis allée dans la chambre de ma fille, qui n’avait évidemment rien rangé. J’ai ramassé absolument tout ce qui traînait par terre sans un mot et j’ai tout jeté au vide-ordure, sous son regard totalement ébahi. Elle n’a pas moufeté. Pas protesté. Pas pleuré. Rien. Elle a stoïquement encaissé la sanction, certes sévère, mais pas totalement injuste si l’on considère toutes les fois où j’ai menacé sans agir.
Pour ma part, j’ai culpabilisé des semaines (je n’avais même pas passé l’aspirateur après avoir fait place nette…) et j’ai finalement remplacé l’intégralité des jouets jetés, avec un petit cadeau en prime pour me faire pardonner.
Il va sans dire que ma fille n’a plus jamais rangé et ne rangera probablement plus jamais sa chambre. Quant à moi, la prochaine fois qu’il me prendra l’envie de faire le ménage, j’inviterai Mamy.