courts, noirs et sans sucre
C’était un jour de pluie semblable à n’importe quel autre jour de pluie. Gris, terne et mouillé. Un de ces jours à ne pas mettre un chien dehors, mais à traîner malgré tout sa carcasse humide et ses semelles imbibées en faisant des « splotch » sur les trottoirs déserts, dans l’espoir un peu vain, ténu, mais tenace, qu’il finirait bien par arriver quelque chose. Il faut de l’eau pour que les belles plantes s’épanouissent. Ça marchait peut-être aussi pour les parasites en mal d’inspiration.
Je glandais et vivais à ses crochets depuis… un certain temps, maintenant. Quand je l’avais rencontré, j’avais cru que c’était lui, ce truc qui devait m’arriver, m’inspirer et changer ma vie, mais non. Passée l’euphorie des premiers jours avec des étoiles dans les yeux et des boum-boum dans le cœur, cette histoire a eu l’effet d’un pétard mouillé sur ma plume. J’ai pondu trois poèmes de merde où je faisais rimer « amour » avec « détour » juste pour éviter « toujours », et puis plus rien. Mais il croyait en mon talent. Il était convaincu que je percerais un jour et qu’il suffisait qu’on me donne ma chance. Il était prêt à m’entretenir le temps qu’il faudrait. Le temps que je ponde mon chef d’œuvre. Je crois qu’il était amoureux, ce con.
Moi, ça faisait un moment que je ne croyais plus vraiment en rien, et surtout pas en moi. Au plus fort de ma motivation, quand j’écrivais comme je respirais et que de la moindre broutille je faisais une histoire, j’avais tapé à toutes les portes pour me faire publier. J’étais sûre de moi et gonflée à bloc, j’encaissais les refus tête haute, j’écoutais les conseils, je corrigeais, je récrivais, je recommençais et je faisais tout ça avec le sourire et la certitude que ça finirait par payer.
Mais quand j’ai eu couché avec un éditeur moche, qui n’a même pas lu mon manuscrit après que j’ai tout accepté au lit, j’ai su que je m’étais peut-être trompée sur mon talent tout autant que sur les moyens de le faire connaître et reconnaître. Sans douter totalement de ma plume, j’ai compris qu’elle ne suffisait pas. Il me fallait de la matière, alors j’ai commencé à zoner ici et là, jour et nuit, en attendant que survienne l’événement qui donnerait le coup de fouet à mon écriture. Et je l’ai rencontré comme ça, un jour que j’attendais l’inspiration sur un banc à la gare. Lui attendait un train. On a discuté. Il a adoré ma façon de me consacrer corps et âme à mon art. Mes parents avaient jugé quant à eux que je m’étais assez branlée sur mes pseudo-créations littéraires et m’avaient coupé les vivres quelques semaines plus tôt. Alors j’ai changé de mécène et je suis allée m’installer chez mon nouvel admirateur amoureux. Il aimait me voir « travailler ». Il pouvait me regarder des heures pendant que je regardais la pluie, le vent ou le temps qui passe en attendant le déclic qui me décoincerait la plume et me sortirait un doigt du cul, mais rien ne se passait. J’étais un peu gênée et je voulais au moins faire le ménage ou les courses, mais il ne voulait pas risquer de compromettre mon inspiration en polluant mon existence de tâches aussi triviales, alors je ne faisais rien. A part penser. Et attendre l’idée de génie.
Quand il partait bosser, moi je sortais et je laissais le hasard me guider. Parfois le hasard me ramenait très vite à la maison et je me recouchais, parfois il m’emmenait à l’autre bout de Paris et je finissais dans des draps inconnus au milieu de la nuit, parfois il me posait les fesses sur la pelouse du square en face de chez nous, parfois il m’emmenait dépenser des fortunes dans des boutiques improbables et je rentrais les bras chargés de chaussures que je ne mettrais jamais… Ce jour-là, le hasard m’avait fait déambuler sous une pluie glaciale pendant des heures. J’étais rentrée trempée et dégoulinante en me disant que je pourrais peut-être essayer d’écrire une histoire de désœuvrement et d’ennui, mais il était là, l’air sombre, planté au milieu du salon avec une bouteille à moitié vide tandis que lui était déjà à moitié plein. Je n’avais pas pour habitude de lui faire la conversation, ça nuisait à ma fibre créatrice, mais je lui ai quand même demandé ce qui se passait. Il s’est contenté de me balancer des photos et de me montrer une valise. Les photos, c’était moi avec certain des hommes que le hasard m’avait mis entre les cuisses. La valise, elle était remplie de mes affaires. Ce con me foutait dehors juste au moment où j’étais prête à recommencer à écrire.
Alors j’ai pris sa bouteille, je l’ai cassée et je lui ai tranché la gorge avec. Et j’ai encore changé de mécène. Maintenant, c’est l’Etat qui m’entretient. Le confinement et l’isolement de ma cellule sont tout à fait propices à la création et je dispose de tout le matériel nécessaire, parce que le psy dit que c’est bon pour moi. Il a même promis de me mettre en contact avec un éditeur si je continuais à bien me conduire.
Je savais que ça finirait par payer.