courts, noirs et sans sucre
Les feuilles mortes étaient bien plus rouges qu’elles n’auraient dû. Dans la lumière douce et rasante de cette fin de journée, elles donnaient à la scène une touche de surréalisme esthétique plutôt dérangeante. Ça m’a pris du temps avant de ne plus avoir envie de gerber devant un cadavre, mais de là à le trouver beau…
Le photographe de la scientifique se régalait. Il en avait terminé avec les clichés utiles et il faisait maintenant des prises en plan large, qui ne lui serviraient à rien pour le boulot, mais le légiste tardait alors lui en profitait pour mitrailler.
Au début, son goût pour la photo d’art nous paraissait un peu déplacé vu les circonstances dans lesquelles il le laissait s’exprimer, mais on a vite compris que son sens de l’éthique était encore plus développé que son sens de l’esthétique, alors on a fini par ne plus s’offusquer. Et puis faut bien dire ce qui est : il a un putain de talent pour sublimer le sordide et le dégueulasse. Il m’a montré ses clichés une fois et je dois avouer que c’est moi qui me suis un peu torchée avec l’éthique, ce jour-là. J’ai essayé de le pousser à exploiter ses photos, qui sont de pures merveilles, mais lui n’en démord pas : ce serait contraire à l’éthique et irrespectueux envers les victimes et les familles des victimes. Un gars bien, dans le fond.
Cette fois-ci le tueur, la victime et la nature semblaient s’être entendus pour nous offrir une scène de crime magnifique. La position du corps était très élégante et aucune plaie n’était visible, mais le sang teintait les feuilles et la terre tout autour. Le corps, nu et d’une pâleur évidemment mortelle, offrait ainsi un contraste saisissant. Enfin, la lumière du jour déclinant donnait à l’ensemble un air d’irréalité presque magique. Le boulot était mâché.
Il n’allait pas tarder à faire nuit et le légiste n’arrivait toujours pas. On perdait un temps précieux. On aurait pu bouger le corps nous-mêmes, j’aurais pu en donner l’ordre et en prendre la responsabilité, mais le tableau étrange qu’on avait sous les yeux semblait nous faire à tous un drôle d’effet. Le silence qui régnait autour de ce cadavre était complètement inhabituel et la patience dont chacun faisait preuve relevait du pur miracle.
Quand le légiste est finalement arrivé en gueulant « Putain ! Mais c’est pas vrai qu’vous avez même pas installé un projo ! », ça nous a tirés de notre espèce de torpeur. Je me suis reprise et j’ai fait faire le nécessaire pour éclairer la scène et permettre à tout le monde de se mettre au boulot pour de bon. Sous la lumière crue du projecteur, il n’y avait plus qu’un cadavre légèrement bleuté couché dans la terre.
Ecrit pour les Impromptus littéraires avec pour contrainte de commencer par "Les feuilles mortes".