courts, noirs et sans sucre
L’opération avait été préparée avec soin. On n’avait rien laissé au hasard et j’étais sûre de mon informateur. Tout le monde était en place et il n’y avait plus qu’à attendre que notre type arrive, selon toute probabilité entre maintenant et dans 30 minutes. Il serait vraisemblablement armé et le restaurant dans lequel il devait se rendre truffé de ses sbires, payés pour ouvrir le feu sans réfléchir à la moindre menace, réelle ou supposée. Et celle qu’on s’apprêtait à faire peser sur lui était bien réelle.
On avait sorti le grand jeu et j’espérais, mais sans certitude, que notre puissance de feu était au moins égale à la leur. Plusieurs brigades étaient mobilisées, les tireurs d’élite en place et on avait quasiment un bataillon de kamikazes en renfort. J’avais été largement secondée par une foule de décideurs et stratèges compétents, mais j’avais gardé la direction des opérations et à mesure que le moment d’agir approchait je sentais monter une pression que je n’avais plus connue depuis ma toute première intervention armée sur le terrain.
Chacun savait très exactement ce qu’il avait à faire et toutes les hypothèses avaient été envisagées afin de réduire l’aléa à peau de chagrin, mais je n’arrivais pas à me départir de cette tension qui, je l’espérais, ne serait pas paralysante, mais bien au contraire me galvaniserait au moment d’entrer en action. J’ai perçu avant de l’entendre la tension de mes collègues, montée d’un cran alors qu’entrait dans notre champ de vision la voiture de la cible. Comme prévu il était au volant, la fille sur le siège passager.
C’est quand il a commencé à freiner que j’ai aperçu l’enfant à l’arrière. Un mouvement furtif, mais je l’avais bien vu.
- Putain, y a un gosse à l’arrière !
Personne autour de moi ne l’avait remarqué et je compris alors la raison réelle de cette tension qui ne me lâchait pas : l’opération que nous avions montée était très au-dessus de nos moyens et je ne pouvais pas entrer en communication rapidement et efficacement avec l’ensemble des hommes déployés. La fille était prévue, elle faisait partie des dommages collatéraux évalués et admis, l’enfant non. La cible et la fille sont sortis de la voiture. L’intervention était imminente. L’enfant restait invisible. Caché. Putain… Mon indic avait jamais parlé d’un gosse ! Et pourquoi il se cachait ? Si les hommes le voyaient, ils sauraient d’eux-mêmes que l’opération était d’office annulée, mais s’ils ne le voyaient pas… Et pas moyen de communiquer, putain de restrictions budgétaires ! Ah ça, ils en veulent du résultat, mais nous donner les moyens de les obtenir… Merde, merde, merde. La cible commençait à tourner autour de la voiture qui se trouverait bientôt entre lui et nos tireurs. Au beau milieu d’un tir croisé probable. Pas question de risquer la vie du gosse. Pas le choix.
- J’y vais !
- Hein ?
- J’y vais, y a un môme.
- Mais non, pas toi, il te connait !
- Je suis la seule que tous les hommes ont vue. Ils me reconnaitront.
Je suis sortie de ma planque avant d’entendre les objections suivantes. Il fallait que je sois rapidement visible de tous nos hommes prêts à ouvrir le feu. La cible m’a très vite vue et reconnue aussi. Evidemment. Et je ne voyais toujours pas l’enfant, caché à l’arrière de la voiture. La cible m’a gueulé quelque chose que je n’ai pas compris. J’ai perçu de l’agitation autour de moi. La cible me souriait en sortant son arme. J’ai entendu le premier coup de feu. Bordel de merde, qui a tiré ? L’enfant a bougé. Sa tête est apparue. A disparu de nouveau. Est reparue. Tout le monde avait dû la voir maintenant, mais trop tard. La fusillade était inévitable. L’enfant m’a regardée. J’ai regardé l’enfant. Mon cri et le sien se sont perdus dans le bruit des balles.
Je n’ai pas entendu les derniers mots de ma fille avant de mourir.