courts, noirs et sans sucre
Il s’est levé sans discrétion au beau milieu de la réunion, annonçant à la cantonade qu’il était obligé de partir parce qu’il devait aller chercher ses enfants.
A peine a-t-il refermé la porte derrière lui que commençait le concert d’éloges sur ce papa « si mignon », « touchant » et « tellement formidable ».
Pour ma part, cela fait exactement six ans, trois mois et quelques jours que je me bats presque quotidiennement pour que les gentils organisateurs de réunions veuillent bien avoir l’amabilité de ne pas les organiser au-delà de la fameuse « heure des mamans » - que personne n’a jamais imaginé appeler « heure des papas », soit dit en passant.
Six ans, trois mois et quelques jours que je bafouille des excuses confuses et presque honteuses sous les regards souvent méprisants, parfois noirs et toujours agacés des autres participants chaque fois que, malgré mes efforts, une réunion que je ne peux pas sécher est organisée à une heure trop tardive.
Six ans, trois mois et quelques jours que la plupart du temps je préfère rater lesdites réunions plutôt que de les perturber par mon départ prématuré, ratant du même coup l’occasion de faire valoir mon travail, mes arguments ou ma position sur les sujets abordés.
Six ans, trois mois et quelques jours que, réunion ou non, je surveille l’heure et quitte le bureau en courant chaque soir pour ne pas être en retard.
Six ans, trois mois et quelques jours, cinq jours sur sept. Et je vous mets au défi de trouver qui que ce soit qui m’aurait entendue m’en plaindre ou m’en vanter.
Et lui, une fois, une seule fois, consent l’effort de faire sonner sa montre au milieu d’une réunion pour ne pas oublier d’aller récupérer ses gosses pour la première fois depuis qu’ils sont nés, et voilà qu’il fait l’admiration de toute l’assistance, hommes ET FEMMES à l’unisson. Et personne pour s’émerveiller des deux-cents et quelques autres jours de l’année où la mère de ses enfants quitte son travail de bonne heure pour aller les chercher.
Personne non plus pour trouver que mes départs précipités tous les jours depuis six ans, trois mois et quelques jours sont mignons, touchants ou formidables.
Du coup, avant que le flot des louanges ne se soit totalement tari, je me suis levée et j’ai quitté la salle de réunion sur un « Egalité des sexes, mon cul ! » tonitruant.
Je suis presque sûre que s’il l’avait dit, lui, avec grandiloquence, avant de partir, tout le monde aurait admiré la justesse et la grandeur de son engagement.
Moi, depuis, non seulement je continue de me battre pour que ces connards de réunionistes arrêtent de vouloir me faire bosser la nuit, mais en plus les mêmes connards m’appellent désormais « l’hystérique », et même pas seulement dans mon dos.
Alors vous voulez que je vous dise où vous pouvez vous la carrer, votre journée de la femme ?
Pour Laurence… et les autres.