courts, noirs et sans sucre
Il n’y a pas de sots métiers. C’est vrai. Mais il y a tout de même des métiers qui sont parfois pratiqués par des sots. J’ai bien conscience de manquer cruellement, en disant cela, de la gentillesse indulgente et de la bien-pensance qui me caractérisent habituellement, mais jugez plutôt.
Je marchais tout à l’heure dans la rue, sous la même pluie battante que celle qui s’abattait sur la ville depuis quelques jours. C’est un détail sans rapport direct avec l’anecdote que je m’apprête à vous raconter, mais qui a son importance dans la crédibilité du récit car, en effet, qui irait imaginer des jours de pluie battante comme contexte météorologique pour une fiction estivale, hein ? Non, ne répondez pas, cette question n’est que rhétorique.
Bref. Je marchais donc gnin gnin gnin, tout entière absorbée par des pensées dont la profondeur n’avait d’égale que l’intelligence, quand j’en fus soudain tirée par un bruit incongru.
Bon, pour dire le vrai, mes pensées n’étaient peut-être si brillantes et, pour être parfaitement honnête, il y était en fait question de ce fil d’ananas coincé entre mes dents et dont je ne parvenais pas à me débarrasser, mais, même s’il s’agit bien là de ce genre de détails croquignolets qui renforcent la crédibilité d’un récit, il arrive parfois que l’authenticité ne soit pas à ce point préférable à quelques petits arrangements, aussi anodins qu’innocents. Ne me demandez pas pourquoi, vous ne comprendriez pas, c’est un truc d’auteur. Sans compter qu’à ce stade du récit, le seul point réellement important est que je fus, donc, tirée de mes pensées, quelles qu’elles fussent, par un bruit dont j’identifiai rapidement la source : un balayeur donnait des coups de balais violents dans une grille. Une petite grille basse bordant un accès de parking. En m’approchant, j’ai compris que son balai était coincé entre deux barreaux et qu’il tirait dessus de toutes ses forces pour l’en dégager. Et à chaque fois qu’il tirait, la brosse cognait contre les barreaux, sans autre résultat que ce bruit. Il avait beau y mettre de plus en plus de cœur et d’énergie, les barreaux (métalliques) ne cédaient pas sous ses coups répétés et ne s’écartaient pas non plus comme par enchantement. Au comble de son énervement, le balayeur a tiré plus brutalement encore et en a lâché son balai. Qui est tombé, glissant là où son poids le portait, du côté de la brosse. En fin de chute, le bout du manche s’est trouvé à ras de la grille.
Le balayeur a alors judicieusement eu l’idée de saisir le manche de son balai de l’autre côté de la grille, le dégageant ainsi naturellement des barreaux. Il s’est ensuite éloigné, en bougonnant, son balai sous le bras et là, je vous le demande sans méchanceté, qui, du balai ou du balayeur, était le plus manche, hein ?