courts, noirs et sans sucre
C’était un de ces endroits qui ne sont pas vraiment des endroits. Comme un genre de village, mais trop petit pour avoir un vrai nom avec une pancarte officielle.
C’était le concept de ce week-end festif à la campagne : faire la fête et être à la campagne, donc. Mais la vraie campagne, du coup. Sur la route, au début on avait l’impression d’aller d’un endroit à un autre à travers champs, jusqu’au moment où on n’avait plus l’impression que de quitter un endroit. On a d’abord ri de ce village dont la rue était barrée pour les deux étals et les trois chalands de la kermesse. On a ri encore du village suivant qui semblait n’être composé que de sa minuscule église dont le toit se couvrait de végétation et de sa mairie plus minuscule encore. Mais on a de moins en moins ri à mesure qu’on s’enfonçait. Parce qu’on s’enfonçait. On ne s’éloignait pas, on n’allait pas ailleurs, on s’enfonçait.
C’était ce genre d’endroit où on est tellement loin de tout qu’on finit forcément par se demander, puisqu’il semble y avoir des habitants, ce qu’ils peuvent bien faire de leur vie. Un ou deux paysans, un curé, les quelques producteurs de la spécialité locale, quelle qu’elle soit, une poignée de retraités, mais les autres ? A part boire et violer leurs enfants ?
Bien qu’étant définitivement une citadine, je n’ai absolument rien contre la campagne et je veux bien admettre que des gens puissent y trouver leur bonheur, mais que font-ils ? Comment s’occupe-t-on quand on habite un de ces endroits qui n’existent pas vraiment ? Quelle est l’activité d’une personne vivant dans une maison autour de laquelle il n’y a pas d’autres maisons ? Sans compter que la moitié avait l’air abandonnée.
Je veux bien reconnaître que je me sens vite un peu perdue dès que je dépasse le périph, il n’en reste pas moins que plus on s’éloignait de lieux où semblait subsister un peu de vie pour s’approcher de l’endroit où nous devions donc festoyer ce week-end, plus je flippais. J’imaginais des hordes de gueux armés de faux et de fourches qui viendraient chasser l’étranger de leurs terres. Ou des enfants aux yeux trop éloignés de trop de consanguinité qui hanteraient tous les recoins de la maison et observeraient de leurs petits yeux brillants nos moindres faits et gestes attendant le moment opportun pour se ruer sur un imprudent isolé et le manger. Ce genre de trucs qu’on fait sûrement dans ce genre d’endroits.
Quand on est arrivés, la plupart des autres convives étaient déjà là et, alcool aidant, je me suis un peu détendue. L’endroit était superbe, les chambres charmantes, la piscine un peu fraîche, mais il y avait une piscine, on a bu, on a mangé, on a ri, on a dansé… Personne n’a pris d’assaut le gîte, armé de torches. Aucune ombre furtive et menaçante n’a plané sur la soirée. Nul monstre sanguinaire échappé d’une grange voisine n’a violé les femmes et égorgé les hommes.
Je n’ai pas très bien dormi à cause de ces craquements de la vieille maison, annonciateurs des pires infamies, mais au matin, l’ambiance était toujours des plus détendue et malgré la fatigue nous avons bien profité de l’endroit avant de regagner nos contrées urbaines. A mesure qu’on s’éloignait de ce lieu de perdition, je sentais un certain malaise se dissiper. Toutefois, même si je rentrais entière et contente, plus le soulagement me gagnait, plus une certitude me rongeait. Hors de question d’en faire part à qui que ce soit et de risquer de rebrousser chemin ! Mais j’étais de plus en plus sûre, et je n’en ai plus le moindre doute aujourd’hui : nous étions une personne de plus à l’aller qu’au retour. Quelqu’un n’est pas reparti. Et je sais que personne ne l’a revu depuis.
Merci à Boubou pour cette délicieuse expérience.