courts, noirs et sans sucre
C’est une pression ferme sur mon bras qui m’a finalement tirée de ma torpeur. C’était lui. Le mystérieux inconnu du fond de la salle. Il avait l’air de me parler. Je n’entendais pas. Il m’a un peu secouée et je l’ai finalement entendu me dire « Suis-moi ». Alors je l’ai suivi. On a réussi à sortir tous les deux du bar et on a couru se planquer quelques rues plus loin en attendant que les choses se calment et que les flics se barrent. Ensuite, on est allé chez moi. J’étais méchamment secouée, je savais pas c’que j’faisais, je le laissais prendre les initiatives. Une fois chez moi, il m’a dit « Repose-toi un peu, après on prend tes affaires et on se casse ». J’ai demandé pour aller où… « C’est fini, ici, poupée », il a dit.
Et je savais qu’il avait raison. C’était fini. Jamais plus je ne mettrais un pied dans ce bar. Il était temps que je change de vie. Que je parte avec lui. C’était pas plus stupide que tout c’que j’avais fait jusque là, après tout. Alors au p’tit matin, j’ai mis quelques affaires dans un sac et je l’ai suivi.
Il avait une belle voiture et m’a emmenée dans une maison un peu en dehors de la ville où on a retrouvé ses deux copains qui l’accompagnaient au bar. Il leur a dit « Elle vient avec nous » quand on est entré et ils ont rien dit. C’était lui l’chef, apparemment. Chef de quoi, j’en savais rien, je savais pas c’que fricotaient ces trois-là, mais j’étais en passe de m’acoquiner avec le chef. Toujours ça d’pris.
Ils m’avaient laissé une chambre et le soir, une fois la maison silencieuse, il est venu m’y rejoindre. « Tu es prête à me suivre ? » qu’il a demandé… J’ai répondu que oui. Les yeux dans les siens je me sentais d’un coup importante. Et incapable de lui dire non. J’ai pas dit non non plus quand il m’a embrassée. Et toujours pas quand il m’a portée sur le lit et déshabillée. J’ai eu l’impression de découvrir l’amour. Je ne savais même pas son nom, mais je savais que je resterais avec lui, à la vie à la mort.
On a passé beaucoup de temps sur la route. J’ai pas osé demander ce qu’il fuyait, mais il mettait toute la distance possible entre la ville et lui. Ces deux copains étaient toujours avec nous. Comme quand ils venaient au bar, ils étaient tous les deux rigolards et bruyants pendant que lui restait silencieux et discret.
Il connaissait des gens partout. Il semblait avoir des amis dans tout le pays. On était reçu à bras ouverts dans chaque maison où on s’arrêtait. Les hommes me regardaient avec envie, les femmes avec jalousie. Je me sentais comme une princesse, même si je me faisais assez peu d’illusions sur l’origine de l’argent que mon prince claquait sans compter… Mais je préférais pas poser de questions. Moins j’en savais, mieux c’était. Je ne voulais pas risquer d’apprendre des choses qui auraient pu ternir son image. Je ne voulais pas savoir qui il avait volé ou tué. Je voulais vivre mon rêve de petite fille et me laisser porter sans craindre qu’il s’arrête un jour. J’étais bien. Je l’aimais, j’aimais la vie qu’il m’offrait. Je me foutais de savoir comment il me l’offrait.
Les autres l’appelaient « patron », « rocky » ou « bull ». Je lui avais demandé son nom, bien sûr… il m’avait répondu « Toi, tu m’appelles comme tu veux, poupée ». Mais en fait je me suis aperçue que je ne l’appelais jamais. C’était toujours lui qui m’appelait. « Poupée ». Il n’avait pas demandé le mien, de nom.
De toute façon je me suis toujours demandé où ma mère était allée me dégoter un blase pareil. Même elle ne l’utilisait jamais. Est-ce qu’elle s’en souvenait seulement ? Je m’étais souvent posé la question, quand entre deux cuites il lui arrivait de m’parler… « Eh ! Toi, là ! ». Ou « Oh ! Ma fille ! ». Ou moins gentil. Mais mon nom, je sais pas quand je l’ai entendu dans sa bouche la dernière fois. Alors qu’il ne l’utilise pas lui non plus ne me froissait pas particulièrement.
Un jour, il a dit qu’il allait nous falloir un endroit à nous. Quelque part où on serait tranquille. Je savais pas trop s’il parlait d’une planque pour ses potes et nous ou d’un nid d’amour juste pour nous deux. J’ai pas posé la question. J’ai plus ou moins eu la réponse quand il a dit qu’ils avaient plus de fric, qu’ils allaient en chercher et qu’il leur faudrait un lieu de repli pour après. J’ai demandé pourquoi pas chez des gens qui nous avaient reçus en route mais il m’a dit qu’il fallait avoir confiance en personne après un coup. Alors c’est là que j’ai eu l’idée. J’ai pensé à aller chez ma mère. Vu dans quel état elle était déjà quand j’étais partie, c’était pas impossible qu’elle se rende même pas compte de quoi que ce soit. Elle me reconnaîtrait peut-être même pas.
Je lui ai expliqué et il a trouvé que l’idée était pas mauvaise. Alors on a repris la route.