courts, noirs et sans sucre
J’aurais jamais cru que la prison lui ferait ça.
Jamais.
Je le voyais mal tourner, je savais de quoi étaient capables les gens avec qui il fricotait, j’avais peur. Pour lui, pour nous… J’ai tout tenté pour qu’il arrête avant d’avoir commis l’irréparable. Tout. Je n’ai jamais compris pourquoi il mettait ainsi sa vie entière, notre vie entière en péril. Je n’ai jamais su trouver ni les mots ni l’attitude pour le faire changer, le faire revenir, lui redonner le goût de la vie qu’on menait avant qu’il se mette à faire n’importe quoi avec ces… gens. Je n’ai pas su l’aider. Alors j’ai pensé que d’autres que moi pourraient y arriver. Il n’écoutait rien, personne, jamais… alors je l’ai dénoncé.
J’ai agi par amour. C’était un de ces actes insensés que l’amour fou vous fait faire. Je préférais qu’il passe quelques temps loin de moi et loin de la mauvaise pente sur laquelle il était dangereusement engagé plutôt que de le laisser aller trop loin et tout détruire.
La prison sert à ça, non ? On doit bien y apprendre le mal qu’on a fait et comment saisir la seconde chance qu’on a à la sortie ?
Je suis allée le voir aussi souvent que possible. C’était loin, c’était pénible, j’ai perdu mon boulot et j’ai squatté dans des cloaques infâmes pour rester au plus près de lui, pour qu’il sache que j’étais avec lui, pas contre lui.
Sa condamnation de départ était pas trop lourde, mais… je sais pas, il a déconné et ça a duré, duré, duré… j’ai vite vu le bout de mes maigres économies. Je me suis retrouvée sans le sou, loin de chez moi, sans boulot, et le temps que je perdais à quémander mes droits de visite, à attendre, à passer une grille, une deuxième, à me faire fouiller en entrant, en sortant… tout ça me bouffait la vie. En plus, il avait besoin d’un tas de choses, lui… je me sentais bien obligée de lui apporter ce qu’il me demandait, c’était quand même moi qui l’avait envoyé là. Et puis je l’aimais tellement… je voulais tout faire pour lui faciliter les choses autant que je le pouvais. Mais les cartouches de cigarettes, les cartes de téléphone,… tout ça avait un coût que je ne pouvais plus assumer. Je lui ai dit et il m’a donné le nom d’un type à contacter qui me trouverait du boulot.
Moi, un type dont le nom est « Bulldog », ça me disait rien qui vaille mais j’étais à bout, j’avais besoin d’argent et j’arrivais à rien toute seule.
Alors je l’ai contacté.
J’ai vite compris le genre de boulot qu’il avait à offrir et j’ai refusé tout net, plutôt crever. Sauf que je savais… je pouvais le loger, je pouvais le balancer, alors il m’a harcelée, menacée, intimidée… je tenais bon mais c’est mon homme qui a fini par me faire céder. A ma visite suivante, il m’a demandé d’accepter, pour lui, pour nous, comme lui purgeait sa peine pour moi il me demandait de faire cet… effort.
Alors je l’ai fait.
Et je ne m’en suis pas tirée mieux que la plupart des autres. J’ai cru crever sur ce trottoir qui puait la pisse et la gerbe. J’y passais mes nuits à me faire sauter par des loques entre deux poubelles au fond de l’impasse. Entre le fric que me piquait Bulldog et ce que je dépensais pour fournir le nécessaire à mon homme, j’avais plus les moyens de me payer de quoi tenir.
Cent fois j’ai voulu mourir.
Cent fois j’ai tenu bon.
Pour lui.
Et puis il est sorti. Il ne me l’a même pas dit. Je n’ai pas pu aller le chercher. C’est lui qui m’a trouvée sur ce bout de trottoir.
Je ne sens plus rien. J’ai bien conscience du sang sur mon visage et des coups qu’il m’assène encore avec rage, mais je ne sens plus rien. Je vais bientôt mourir. Je vais enfin mourir. Au moment de rendre mon dernier souffle, je me demande juste si je l’aime encore.