courts, noirs et sans sucre
Putain d’boulot… Je l’ai pas vraiment choisi. Disons qu’à un moment j’aurais peut-être pu faire autre chose, mais que ça m’a pas paru pire que le reste et ça avait l’air de pouvoir rapporter pas mal… J’étais jeune, un peu paumée, j’avais besoin de thunes… je devais être un peu naïve aussi, sans doute. J’ai cru que je pourrais faire ça à ma façon, quand bon me semblerait, en choisissant ma clientèle et en arrêtant quand je voudrais… Sauf que ça, ça existe pas. P’t’êt’ dans les films ou les mauvais romans. Ou dans la haute, là où les filles sont « escortes », pas putes, même si au final on fait le même boulot. Dans la vraie vie, dans la rue, c’est l’enfer et c’est sans espoir d’en sortir. Parole. Le coup du bellâtre pété d’thunes qui te sort du trottoir, c’est du mauvais cinoche pour faire rêver les filles de bonne famille, pas nous. Nous, on sait que c’est sur le trottoir qu’on crèvera.
C’est un putain d’cercle vicieux… A peine tu fais mine de vouloir racoler, t’as tout l’monde qui t’tombe dessus : les autres filles qui défendent leur bout d’trottoir, les macs qui veulent te faire bosser pour eux, les flics… Au début, tu crois qu’tu peux t’en arranger, mais après une ou deux branlées tu comprends vite que t’as pas trop le choix. Alors tu finis par mettre ton cul à disposition d’un mac qui va te dire où et quand bosser et te piquer les trois quarts de ton fric… J’ai bien essayé de négocier le truc, mais ces enculés ont de supers arguments pour te faire filer doux… Y a une môme qu’avait plus ou moins commencé en même temps que moi qu’avait essayé de tenir tête, elle lâchait pas l’affaire. On l’a retrouvée égorgée dans une poubelle. Alors pour finir, tu fais c’qu’on t’dit, sauf si t’as les moyens de mettre les bouts très loin… C’qu’est jamais l’cas, sinon t’aurais pas eu besoin d’vendre ton corps… quant au fric que tu gagnes, ton mac t’en pique toujours assez pour que tu puisses justement pas filer.
Et puis ils ont cette autre méthode infaillible pour te garder sous leur coupe : une fois qu’ils t’ont bien épuisée, à t’envoyer tous les clients les plus tarés, les plus repoussants ou les plus exigeants, ils t’offrent un remontant. De quoi tenir, qu’ils disent. C’est cadeau, pour t’aider au début. Sauf que tu deviens accro à leur merde en un rien de temps… une fois qu’ils sont devenus et ton mac, et ton dealer, c’est fini pour toi. Le peu de pognon qu’il te reste après leur avoir donné leur part, tu leur files pour ta came et pour finir tu bosses gratos.
Sauf que moi je veux pas crever une aiguille dans le bras au fond d’une impasse sordide. Je suis trop jeune pour ça. Je vais me tirer. J’ai tout prévu. Mon mac rackette ses filles ce soir… je suis la dernière qu’il viendra voir. Il aura tout ce fric sur lui… et sans doute pas mal de came – au moins ce que je lui ai demandé. Ça fait un moment que je lui achète plus que j'consomme. Pour qu’il me croie totalement incapable de faire ce que j’ai prévu. Tout ce que j’ai acheté en trop, je l’ai refilé à un type en échange d’un flingue.
Ce soir, je tue mon mac, j'le dépouille et j'mets les voiles. Je change de vie.
- Putain d’boulot ! Une pute ?
- On dirait, ouais.
- Chier…
- Pute, mère au foyer ou PDG, un cadavre est un cadavre.
- Ouais… mais y a qu’avec les putes que tout le monde s’en branle et que personne n’a rien vu, rien entendu…
- Y a nous. Nous on a vu.
- C’est moche ?
- Assez, ouais. Tu veux voir ?
- Faut bien.
…
- Oh ! merde…
- Comme tu dis.
- Le légiste l’a vue ?
- Pas encore… égorgée, à première vue. Balancée dans la poubelle après. Traces de piqures. Classique.
- Faut le chopper, ce salopard !
- Faut l’chopper, ouais. Faut l’chopper…
Ecrit après la lecture du très bon texte de stipe, qui m’a donné envie de proposer un autre point de vue…