courts, noirs et sans sucre
Beaucoup semblent croire que je ne suis pas tout-à-fait normale. Que je suis au mieux perturbée, au pire totalement brindezingue tendance psychopathe sanguinaire. Je ne comprends pas bien pourquoi. Quoi qu'il en soit je préfère une bonne fois pour toute lever le voile sur ma nature profonde. Rassurer mes proches et mes moins proches. Je suis d'une normalité affligeante.
Déjà, j'ai eu une enfance extrêmement normale. Avec des parents, une fratrie, des fêtes d'anniversaire, des cadeaux de Noël qui n'étaient pas de la récup' et des habits à ma taille que je n'héritais d'aucune grande soeur ou vague cousine. Je n'ai jamais démembré aucune poupée. Pas volontairement du moins. Autant que je me souvienne.
Mon adolescence a été plus normale encore, avec sa crise ordinaire, les seins qui poussent, les amours de vacances et les mensonges classiques (je dors chez la copine qui dort chez la copine qui...). Je n'ai jamais tué de petit animal. Ou torturé ma petite soeur. Du moins pas au sens strict.
Jeune adulte, j'ai continué de briller par mon extraordinaire banalité. J'ai eu mes joies, mes déceptions, j'ai fait des choix, de bons et de moins bons, je n'ai jamais eu recours à aucune drogue, du moins aucune qui fut vraiment dangereuse, et je n'ai jamais dévalisé de vieilles ou brutalisé de sans-abris. J'ai trouvé un travail, un appartement et je paie mes factures.
Aujourd'hui encore, ma morne normalité pourrait presque paraître anormale tant rien ne vient la troubler. J'ai une fille que je pense élever correctement, elle-même me semble incroyablement normale et aucune excentricité notable ne perturbe jamais mon quotidien.
L'argument imparable, la preuve irréfutable que quelque cloche chez moi, c'est « qu'il doit bien y avoir une raison pour qu'elle soit encore célibataire, hein? Pourquoi les hommes la quitteraient, si elle était si normale? »...
... Mais qui vous dit qu'ils m'ont quittée? Ils m'ont offert leurs cœurs et je les ai gardés précieusement. Dans des bocaux étiquetés et rangés par ordre chronologique sur une étagère à la cave. A coté de celui de Papa.