courts, noirs et sans sucre
Je me sens vieux… Je le suis pourtant pas. Mais quand je vois tous ces jeunots qui vont, qui viennent, qui changent de boulot comme de chemise, plus rapidement, même, parfois, je me sens vieux.
On peut pas parler de conflit de générations : à dix ou quinze ans d’écart, ça fait pas une génération. Et je peux pas dire que je les comprends pas… L’appât du gain, je comprends, ça. Mais il fut une époque, pas si lointaine, je l’ai ratée de peu, où l’ancienneté, l’expérience, l’expertise, étaient valorisées dans l’entreprise. Alors t’avais pas besoin de partir te vendre au plus offrant tous les quatre matins pour t’assurer une évolution salariale honnête.
Maintenant, dès que t’as dix ans de boulot à ton actif et que t’approches la quarantaine, t’es plus un atout ou une valeur ajoutée, t’es un vieux qui coûte cher. Mieux vaut un gamin bon marché à tête creuse mais bien formatée. C’est une nouvelle façon de faire vivre une entreprise. Moi je suis pas patron alors je dois pas pouvoir comprendre.
Du coup, on a des pots de départ presque toutes les semaines. Avant, quand un salarié quittait son entreprise, c’est qu’il partait en retraite ou qu’il déménageait. Ça n’arrivait qu’une ou deux fois dans une vie. Et puis la direction marquait le coup, aussi. Enfin, dans mon secteur, je sais pas, la banque et l’assurance ç’a toujours été des repaires de rats, mais ailleurs… Pour un départ en retraite on t’offrait un fauteuil en cuir chauffant ou massant. Les deux si t’étais cadre dirigeant. Là, le dernier gamin qu’est parti, on lui a offert une « Nitendo DS ». Et me demandez pas ce que c’est.
Et puis y a ceux qui partent malgré eux… Ils paient pas leur coup, ceux-là. Comme le gosse, là… Un coup de sang. Il a essayé d’étrangler sa chef… S’il avait fait un pot de départ, je suis sûr que les gens seraient venus lui faire une ovation. Non pas que le geste soit pas condamnable, hein ? Il aurait pas dû, c’est sûr. Mais avec le triptyque de salopes qui assure l’encadrement de son service… Je vous entends déjà me taxer de misogynie. Si, si, je vous entends. Alors que pas du tout. C’est ce genre d’équipe où, au prétexte que l’employé n’est pas diplômé, on se sent le droit de lui coller du chefaillon haineux et mauvais comme une teigne au-dessus de la tête. Et il se trouve que là, petit, moyen et grand chefs sont trois salopes. De celles qui aboient et écument. Mais à force de traiter ses collaborateurs comme des chiens, arrive le moment où faut pas s’étonner qu’ils mordent.
Le pauvre gamin. Des salopes comme ça, on n’en trouve pas dans les services de diplômés. Elles sévissent que dans les équipes où elles peuvent asséner des « des comme toi j’en ai des dizaines là dehors qui sont prêts à prendre ta place, alors rampe ou dégage ! ». Mais dans les services à têtes pleines, elles peuvent moins se permettre… Même si ça change aussi, ça.
Chez nous, par exemple, y a l’autre barje, là… Pas de chance, c’est tombé sur moi. Un subtil mélange d’incompétence, d’asociabilité et de paranoïa aigüe assez détonnant. Et crispant. Mais j’irais pas l’étrangler pour autant, parce qu’elle a pas assez de prise sur son équipe pour l’acculer vraiment. Et puis je serais plus porté sur quelque chose de plus vicieux avec cette brindezingue là… D’ailleurs, je prends un malin plaisir à l’entretenir, sa paranoïa. C’est beaucoup plus marrant de la laisser croire que je pourrais et que je voudrais sans doute l’étrangler que de le faire. On a les petits plaisirs qu’on peut.
Et entre autres petits plaisirs, y a ces fameux pots de départ. Je suis souvent convié, je suis ancien, je vais un peu avec les murs, mais je sais jamais trop bien qui part. Ils sont sympathiques tous ces mômes qui arrivent et s’en vont, mais on n’a pas le temps de s’attacher… Alors je les regarde passer et me regarder comme un genre de dinosaure. Je suis pourtant même pas en âge d’être leur père. Loin de là. Quand ils tiennent dix mois et qu’ils apprennent que j’ai plus de dix ans de boite ils me regardent avec un mélange d’incrédulité, de dédain et d’un peu de pitié, aussi… Alors moi je bois leur jus d’orange, je me dis que je saurais pas quoi faire d’un « iPod » ou d’une « Wii » et que, probablement, dans cinq, dix ou trente ans, quand ce sera mon tour, je partirai sans dire au revoir.