courts, noirs et sans sucre
Aujourd’hui c’est mon anniversaire. Enfin je crois. Ou pas loin. Déjà le dernier j’étais pas trop sûre, alors je perds un peu le fil. C’est pas évident de compter les jours. Les heures c’est plus facile. 7:15 médicaments. 7:30 petit déjeuner. 8:00 : toilette… Mon heure préférée, c’est 15:00 : promenade. Ils viennent me détacher à 14:55 et puis je vais faire le tour de la cour. Quatre fois dans un sens, trois fois dans l’autre. Comme une star avec mes gardes du corps. Chapi et Chapo me lâchent pas d’une semelle… Je sais pas comment ils s’appellent, alors je les appelle n’importe comment. Tous les jours ils font le tour de la cour avec moi. Parfois c’est pas les mêmes gars, mais je les appelle pareil. De toute façon ils se ressemblent tous : grands, costauds, l’air sévère dans leur blouse. J’ai essayé de m’échapper, une fois, pour voir. Je suis pas allée loin avant qu’ils me rattrapent et me fassent une piqure de je sais pas quoi qui m’a mise KO pour le reste de la journée… Mais bon, je voulais pas vraiment m’échapper, en fait, j’aurais pas su où aller de toute façon. Il ne doit rien rester de la maison, tout a bien dû brûler. C’était le jour de mon anniversaire, aussi. Papa m’avait fait son fameux gâteau au chocolat. Il avait mis dessus des bougies qui s’éteignent pas même quand tu souffles comme une malade. Je sais pas pourquoi il avait fait ça. Tout le monde a rigolé. Et moi je soufflais. Après la promenade, à 15:30, on remonte et je vais voir le docteur. Il me regarde avec le même air désolé qu’avait Papa. Je sais pas pourquoi il me regarde comme ça. C’est comme Papa, j’ai jamais compris pourquoi il me regardait comme ça. Il regardait pas du tout ma sœur de la même façon. Ma sœur. Elle aimait les robes roses, faire la cuisine avec Maman et regarder voler les coccinelles. Moi je m’en foutais des habits, j’aimais pas manger et j’arrachais les pattes des coccinelles. Mais c’était pas de la cruauté, c’était juste pour faire crier ma sœur. Et ça pour crier, elle criait, celle-là. Pire que le bébé. Mais lui je l’embêtais pas trop. Il était tout petit. Le docteur essaie toujours de me faire dire que j’étais jalouse et que c’est pour ça que tout est arrivé. Quand il part sur ce terrain-là moi je botte en touche. Il comprend rien. C’est quand même pas moi qui vais lui expliquer. Et puis je crois que malgré son air de pas comprendre c’était moi sa préférée, à Papa. C’est pour ça qu’il me faisait son gâteau à tous mes anniversaires. Alors que pour ma sœur c’est Maman qui allait en acheter un. Je sais bien qu’il m’aimait. Maman je suis moins sûre. Elle avait l’air d’avoir peur de moi. C’est bizarre, ça, non ? Bon, c’est vrai qu’après coup je peux pas lui donner tort. Mais je sais pas si c’est pas justement parce qu’elle avait peur que j’ai fait ce que j’ai fait et pas l’inverse… Faudra que je demande au docteur, tiens, si c’est mon anniversaire aujourd’hui. Lui qui aime bien me faire parler de ce jour-là, il va être content si c’est moi qui lance le sujet, pour une fois. En général je préfère pas lui parler. Ou alors je lui dis n’importe quoi. Il reste toujours de marbre. Avec cet air navré. Moi je voudrais qu’il s’agace, qu’il fulmine, tempête, explose, mais non. Juste cet air qu’avait Papa. Faudra que je lui demande aussi quel âge j’ai maintenant parce que ça c’est pareil, j’ai perdu le fil. A l’époque, il y avait des gens qui disaient « il faut la juger comme une adulte ». Et puis d’autres qui disaient « c’est une enfant, elle ne se rend pas compte ». Alors dès le début c’était un peu embrouillé. Ça aussi ça le titille le docteur, de savoir si j’ai fait exprès ou pas. Faut croire qu’ils peuvent pas imaginer qu’on peut être jeune et futée, hein, parce qu’on peut pas dire que j’avais pas fait les choses soigneusement. C’est vrai que j’aurais pu l’étouffer par accident, le bébé. Mais c’était un bon moyen de faire monter tout le monde dans sa chambre. Sauf ma sœur parce que je l’avais enfermée dans les toilettes. Après j’ai bouclé la chambre aussi et puis j’ai mis le feu. Je sais pas pourquoi il avait mis ces bougies qui s’éteignent jamais, Papa.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « gâteau d’anniversaire » et les mots « coccinelle », « tempête », « botte » et « bougie » à utiliser.