courts, noirs et sans sucre
Un an. Un an jour pour jour.
Comme ç’a été long, comme il a fallu lutter pour ne pas craquer plus tôt. Sur la fin ç’a été un combat de tous les jours… Mais qu’il est bon d’imaginer l’effet de mon retour sur l’esprit passablement torturé de cet inspecteur ! Déjà l’année dernière, quand j’ai massacré ses filles et mutilé sa femme, j’avais frôlé l’orgasme en le voyant se précipiter sur l’illuminé à qui j’avais fait endosser mon rôle pour lui tirer une balle dans la tête. Sa co-équipière l’avait arrêté de justesse. Et quand il a finalement retourné son arme contre lui-même, j’ai été obligé de quitter la scène de crime parce que mon excitation et ma jubilation détonnaient trop notablement au milieu des flics contrits et des badauds horrifiés. Là encore il n’est pas allé au bout de son geste. Inspecteur Frank Oste. F. Oste. Le bien nommé ? C’est ce qu’on va voir maintenant. Les règles du jeu ont changé. Je vais l’obliger à se mesurer à sa nature profonde. A affronter ses démons. Faire le choix du bien ou du mal. Grâce à moi. A cause de moi. Malgré moi.
Un an. Un an jour pour jour. C’est le retour du prédateur. Mon retour. Et je me suis donné du mal pour soigner l’événement. J’ai commencé par un bon vieux massacre à l’ancienne. J’ai choisi ma cible pour l’opulente poitrine de la jeune maman. J’ai laissé ma signature de façon non seulement évidente mais aussi pour ainsi dire franchement ostentatoire. Je ne me suis pas contenté de mordre à belles dents le sein, je l’ai presque entièrement mangé. Sans rien changer d’autre à mon mode opératoire. Pas question de prendre le moindre risque que ces cons de flics ne comprennent pas immédiatement qu’il s’agissait bien de moi. Le timing était primordial pour m’assurer un effet retentissant. La presse allait adorer. Frank aussi.
J’ai foncé ensuite à l’hôpital où était enfermé le crétin qui m’avait servi de doublure malgré lui et qu’ils avaient arrêté à ma place. On ne dira jamais assez comme il est dommageable de ne pas payer correctement le personnel hospitalier : on achète leur silence et leur complicité pour une bouchée de pain de nos jours. C’est à la portée de toutes les bourses de tromper la surveillance d’un établissement psychiatrique de haute sécurité. Un scandale. Mais quel pied j’ai pris ! Déjà la tête du pauvre gars quand il m’a vu entrer dans sa chambre. Et quand il a compris. Je l’ai vite réduit au silence et n’ai pas pris le temps de me délecter de la peur et la souffrance dans son regard. Il faut parfois savoir sacrifier son petit plaisir à une plus noble cause. J’étais là pour offrir à mon public une mise en scène horrifique et me remettre sur le devant de la scène sans tarder, et le jour J. Un an après… Ce serait du plus bel effet à la une des journaux.
J’ai donc rapidement tué mon bonhomme, mon fameux témoin gênant qu’ils viendraient vite interroger en découvrant mon dernier massacre. Et je l’ai découpé assez soigneusement pour bien leur montrer que j’avais pris tout mon temps. Qu’ils sachent que mon plan était parfaitement pensé et minuté. Que j’étais maître à bord. Qu’ils allaient avoir du mouron à se faire. Je me suis régalé à faire avec les morceaux du pauvre gars un montage suffisamment discret pour qu’il ne saute pas aux yeux tout de suite mais que l’horreur et le dégoût gagnent progressivement mon public. Je croisais les doigts pour que Frank soit parmi les premiers sur les lieux.
Et je n’ai pas résisté au plaisir de lui adresser un petit message personnel, pour m’assurer qu’il n’y aurait pas le moindre doute sur mes intentions. Sur une photo de sa famille que j’avais volée chez lui le jour où je l’ai massacrée, j’ai écrit, avec le sang de mon nouveau cadavre : « Joyeux anniversaire Frank ». Avec ça, s’il n’en faisait pas une affaire personnelle…
Ecrit pour les Impromptus Littéraires sur le thème "Le retour du prédateur".