courts, noirs et sans sucre
Ah ça, des gens qui se plaignent, j’en connais… Mais des qui auraient ne serait-ce que la moitié des bonnes raisons que j’ai, moi, de le faire, j’en connais pas. Pas un, j’vous dis. Vous ne me croyez pas ? Ecoutez plutôt…
Déjà, personne ne m’aime. Personne. Ne riez pas : je ne suis pas complexé ou parano, je suis simplement lucide… A l’exception de quelques poètes bienveillants ou névrosés, ou les deux, et d’une poignée de photographes mélancoliques, personne ne me trouve le moindre intérêt… Cela dit, je dois bien reconnaître que moi non plus, je ne me trouve pas très intéressant, par rapport aux autres…
Mais faut dire aussi que j’ai pas été gâté : déjà, j’arrive après l’été… Lui, c’est le contraire, tout le monde l’adore ! Il a le soleil, les vacances, on lui fait une fête dès qu’il pointe son nez… on n’attend même pas de savoir s’il va être bon ou mauvais, hein ? Non non : c’est son premier jour ? Fiesta ! Et puis comme si ça ne suffisait pas, on lui a donné aussi la rentrée… Alors ça, on aime ou on n’aime pas, mais c’est pas rien, quand même… Et quand moi j’arrive, tout le monde se met à faire la gueule, comme si c’était ma faute, à moi, si l’été s’arrête… Alors que je ne demande que ça, d’arriver plus tard ! Mais c’est lui, qui s’en va…
Après moi, vient l’hiver… On pourrait croire que les gens me regretteraient un peu quand arrivent les premiers frimas… et ben non ! Même pas. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’à peine commence l’hiver qu’arrive… Noël. Rien que ça. Et les gens adorent ça, Noël.
Par contre, les dépenses exorbitantes alors qu’on vient juste de se remettre des frais de la rentrée (qui, elle, est en été, je vous rappelle…), les queues dans les magasins, le stress des préparatifs, tout ça… c’est pour moi. Noël aussi ç’aurait pu rester chez moi, à quelques jours près… mais non. C’est pour l’hiver.
Alors que lui, il a déjà le ski, la neige, la raclette… Z’avez déjà mangé une raclette en automne ? Ben non. Comme tout le monde… Ah ! Et aussi, en hiver, au moins, il y le vrai bon froid qui permet de ressortir son beau manteau en poils… Alors qu’en demi-saison on ne sait jamais quoi se mettre…
« Demi-saison »… Voilà bien un terme que je déteste, que j’exècre, que j’abhorre ! Est-ce que je vous traite de demi-quoi que ce soit, moi, hein ? Demi-saison, j’t’en foutrais… Quoi le printemps ? Ah oui, parlons-en du printemps ! Ecoutez bien les gens : vous verrez s’ils trouvent vraiment que le printemps est une demi-saison aussi pénible que moi… Le printemps avec ses petites fleurs, ses chansons, ses oiseaux qui gazouillent, ses révolutions, ses œufs en chocolats et ses cloches, ses jupes qui raccourcissent, sa nature qui renaît, …
J’ai l’air de quoi, moi, au milieu de tout ça ? Qu’est-ce que j’ai pour rivaliser, hein ? Je vais vous le dire, ce que j’ai, moi : j’ai la fête des morts. Génial. Merci. Bravo. Et encore merci.
Alors oui, bien sûr qu’il pleut toujours en automne… il ne me reste plus que les yeux pour pleurer, moi.
Ecrit pour Ecriture ludique : « vos récits (ou poésies) devront prendre place en automne, lui laisser l'espace pour s'exprimer tel qu'il est vraiment. »