courts, noirs et sans sucre
A l’école, j’étais celui qu’on appelle machin. C’est pas qu’on m’aimait ou qu’on m’aimait pas, c’est juste qu’on me remarquait pas. On me choisissait jamais pour la balle au prisonnier, alors que je jouais bien mieux que le gros, le petit et l’intello, mais eux au moins on savait les nommer : Gras-double, Microbe et Le Bigleux. Moi, j’étais celui qui restait.
Plus tard, j’étais de ceux qu’on ne fuyait pas dans la cour, à côté de qui on s’installait volontiers en classe, avec qui on riait en soirée, mais qu’on n’appelait jamais, et pour cause. Aujourd’hui encore, dans ma vie professionnelle, je suis plutôt de ceux qui ne posent pas de problème, je travaille bien sans déborder d’ambitions démesurées, je suis sociable et jamais seul ni à la cantine, ni au café, je participe aux petits événements du bureau, mais jamais on ne pense à m’inviter à dîner. Je ne reçois jamais les offres du comité d’entreprise et régulièrement les responsables du personnel me redemandent dans quel service je travaille quand je leur adresse un avis d’absence.
Dans ma vie privée, j’avoue que j’ai abandonné l’idée du couple au bout d’une dizaine de femmes qui au matin étaient incapables de se souvenir de mon nom. On a sa fierté. Et j’ai fini par m’accommoder de la situation. J’ai intégré à ma routine la visite hebdomadaire à la gardienne pour récupérer le courrier de la semaine qu’elle n’a pas su à qui donner et je ré-adresse, régulièrement, des preuves de vie à ma banque, à la sécu, à l’assureur pour qu’ils réactivent mes comptes clôturés à tort. Il n’y a qu’auprès des impôts que j’ai cessé de me manifester.
J’avais trouvé un équilibre, en somme, jusqu’à hier. Je suis allé à cette soirée où j’ai croisé cette fille du collège qui, à l’époque, portait culs de bouteilles, appareil dentaire et cheveux gras. Elle m’a reconnu de suite et paraissait contente de ce hasard. Je ne l’avais jamais connue sous un autre nom que Tête de cul. Elle ne m’avait jamais connu sous un nom.
On s’est raconté nos vies, c’est-à-dire qu’elle m’a raconté la sienne, son boulot, son mariage, ses enfants et que j’ai inventé au fur et à mesure ce qu’aurait pu être la mienne, si au lieu de n’être personne j’avais été le p’tit Pierre, Gros Lard, ou même le Pisseux. Tête de cul avait une vie que je n’avais même jamais pu rêver avoir un jour.
Je suis rentré et tout est prêt maintenant. J’ai bien tout calculé pour que ça marche. La longueur de la corde, le nœud… Je me demande juste si les gens qui me trouveront feront le rapprochement entre le nom au bas de ma lettre d’adieu et mon corps.