courts, noirs et sans sucre
Il ne l’aurait jamais avoué en public, mais il avait accueilli avec soulagement les mesures successives de recul de l’âge de départ à la retraite. C’est pas tant qu’il aimait le travail, mais il avait besoin de la routine qu’il lui procurait. Quand on est seul et vieillissant, l’idée de perdre ses repères quotidiens peut être terrifiante. Déjà, les week-ends lui étaient douloureux. Le désœuvrement l’angoissait. Alors toute une vie, même une fin de vie…
Il n’était plus tout à fait capable de travailler longtemps déjà avant d’avoir atteint l’âge requis, mais il avait tenu bon. Les premiers signes étaient apparus presque dix ans avant cette fichue retraite. Dix ans à travailler mal et lentement, mais chaque matin il savait exactement quels gestes il devait faire, du saut du lit jusqu’au moment de se recoucher le soir. Ils avaient fini quand même par le foutre à la porte. Gentiment, mais fermement. Non, d’ailleurs, pas gentiment. Et il avait fallu réapprendre à vivre, avec sa tête qui foutait le camp et plus rien à quoi se raccrocher.
Evidemment qu’il aurait été mieux en maison… Mais l’argent qu’il avait réussi à mettre de côté avait justement servi à payer la maison pour son père. Qui avait vécu encore incroyablement longtemps, grâce aux bons soins qu’il y recevait. Alors ses économies… quant à sa retraite, il n’était pas tout à fait sûr qu’elle suffisait à payer son loyer. Il n’était plus sûr de rien.
Il avait décidé de continuer chaque matin à se lever et reproduire le rituel de ses années de vie active. Il en avait besoin pour savoir que faire de ses mains, de sa carcasse, du peu d’énergie qu’il avait encore. Et il se disait qu’en sortant encore tous les matins à la même heure, en saluant tous les matins le clochard en bas de son immeuble, en prenant tous les matins le même bus où il reconnaissait parfois des visages, il risquait moins de mourir chez lui sans que personne s’en aperçoive. Mais très vite, son esprit avait souffert de ne plus être occupé du matin au soir et il arrivait de moins en moins à s’inventer des obligations pour tenir jusqu’à la nuit. Il commençait certains matins à ne plus savoir pourquoi il était debout. Il oubliait parfois de manger. Il n’était plus jamais vraiment sûr de s’être lavé. Parfois il se lavait jusqu’à quatre fois le même jour. Il lui arrivait bien encore quelques fois de réussir à sortir avec son costume bien mis, sa cravate droite, les cheveux brossés et sa mallette à la main, mais le plus souvent quand il sortait encore il était hagard, mal fagoté et tournait en rond en marmonnant des choses que personne ne comprenait. Et souvent, il se perdait. A deux pas de chez lui. Ou à l’autre bout de la ville.
Aujourd’hui, il ne reconnait rien. Pas même son reflet dans la vitrine. Il ne sait pas où il est. Il faudrait qu’il demande son chemin. Il devrait le faire. Mais il ne sait plus où il va.