courts, noirs et sans sucre
Le chauffeur taciturne qui m’emmenait de plus en plus loin, dans plus de verdure que je n’en avais jamais vue, n’avait pas dit un mot depuis l’échange de politesses minimaliste qu’on avait eu sur le quai de gare. Je n’étais pas du genre très causant, mais comme j’ignorais tout de l’endroit où on allait et des raisons de ma présence ici, j’aurais aimé qu’il soit plus loquace. D’autant que souvent le petit personnel des vieux riches à l’ancienne est beaucoup moins avare en renseignements utiles que les patrons. Moi qui étais un pur produit de la ville et un habitué des bas-fonds, je me retrouvais en pleine cambrousse à devoir bosser pour un genre de châtelain dont j’ignorais tout, à part que c’était le père du vieux Sam. Alors j’aurais aimé glaner quelques informations avant d’arriver.
Déjà que le vieux Sam on l’appelait le vieux Sam depuis des lustres, j’imaginais son père comme une espèce de momie baveuse et incontinente nourrie par intraveineuse. Et une fois de plus je me maudissais de n’avoir pas encore réglé ce problème avec le vieux Sam, qui me tenait toujours et à qui je n’étais toujours pas en mesure de refuser grand-chose. J’avais cru que son emprise sur moi allait diminuer quand il s’est retrouvé en taule, mais c’est tout le contraire qui s’est produit : il s’est fait des nouvelles relations et il est devenu plus influent et plus nuisible qu’avant. Le miracle de la réinsertion en prison. Alors quand il m’a demandé si je voulais bien aller trouver son père qui avait besoin d’un bon détective pour une affaire qui paierait bien à Villethierry, je ne me suis pas permis le luxe d’essayer de refuser. Et puis dans Villethierry il y a « ville », alors je ne m’étais pas attendu à ça. Quand j’ai reçu le billet de train et que j’ai vu que c’était un TER, j’ai commencé à flairer l’embrouille. Si j’avais imaginé qu’en plus il faudrait encore faire une vingtaine de bornes en voiture, j’aurais quand même essayé de trouver un moyen de me défiler, mais c’était trop tard maintenant. Il ne me restait plus qu’à espérer que l’air de la campagne n’allait pas me coller des migraines, que le vieux du vieux Sam s’avèrerait plus fréquentable que son fils et que son affaire serait au moins un peu intéressante. Ou à défaut vite résolue.
Le chauffeur a enfin desserré les mâchoires, devant une grande grille, pour m’annoncer que « nous y étions ». La grille s’est ouverte sur un parc avec une maison gigantesque au milieu. J’aurais bien dit « château » avec un sifflement admiratif, mais je ne voulais pas passer pour un type trop impressionnable, ça ne va pas avec l’image que les gens ont des gars comme moi. Et quand tu salopes l’image, tu as toutes les chances de perdre des clients. Je me suis donc retenu et j’ai juste hoché la tête en lui retournant son regard dans le rétroviseur.
Il a arrêté la voiture devant les quelques marches menant à une large porte, qui s’est ouverte sur un grand type tiré à quatre épingles et de stature à peu près aussi impressionnante que la baraque. Le majordome, ou le gardien, ou… je ne sais pas comment on appelle le gars qui fait l’accueil dans ce genre de milieu, je suis plus habitué aux sbires ou aux matons. J’ai grimpé l’escalier et il a dit :
- C’est vous monsieur… JJ ?
- Jérôme.
- Ah ? Monsieur… JJ n’a pas pu venir ?
- Non, si, c’est pas ça. C’est moi, mais mon nom c’est Jérôme.
- Ah… Pardon. Mon fils m’avait dit JJ.
- Oui, il m’appelle comme ça, oui. Mais je préfère Jérôme.
- J’imagine, oui. C’est pénible, ces manières de truands, à vouloir à tout prix affubler tout le monde de sobriquets ridicules !
Le vieux, je l’aimais déjà. Non seulement il était venu lui-même m’accueillir, mais en plus, il n’était pas si vieux et semblait d’entrée vouloir se démarquer de son rejeton. Un bon point. Il m’a fait signe de le suivre. L’intérieur était beau, mais sobre et pas prétentieux. Un deuxième bon point.
- Jérôme comment ?
- Jérôme.
- Jérôme tout court ? Des manières de privé, ça ?
- Non ! Non… Je m’appelle Jérôme Jérôme. Comme le prénom. Les deux.
- Allons bon. Vos parents manquaient à ce point d’imagination ?
- Ah non ! Détrompez-vous. Ils étaient très créatifs ! Au lieu de m’abandonner comme tout le monde devant une église, ils m’ont laissé en pleine forêt devant un terrier avec des carottes, pour que les lapins m’élèvent au lieu d’essayer de me bouffer !
Ça l’a stoppé net, le vieux du vieux Sam pas si vieux finalement. Il s’est retourné vers moi, incrédule.
- Vous plaisantez ?
- J’aimerais mieux. Mais c’est ce qu’on m’a toujours raconté. J’ai été trouvé dans un couffin rempli de carottes devant un terrier. Mais c’était un terrier de renard.
- Et vous les avez retrouvés ?
- Les renards ?
- Vos parents.
- Pour quoi faire ? Ils n’avaient pas tellement l’air d’y tenir…
- Vous auriez pu vous venger.
- Mouais. Mais je ne suis pas si bon détective, ça m’aurait pris une éternité de les trouver.
- …
- Je plaisante.
- …
- Non, vraiment, c’était une plaisanterie. Je suis très bon. D’ailleurs, pourquoi votre fils m’aurait-il envoyé, sinon ?
- Justement, je me méfie.
- Ah ?
- Vous n’êtes pas sans savoir que mon fils est une enflure de la pire espèce, n’est-ce pas ? Je crois d’ailleurs que vous n’êtes pas totalement étranger à son séjour derrière les barreaux… je me trompe ?
- Euh…
- Je ne me trompe pas, je sais. Pour ma part, je l’ai rayé de l’héritage il y a bien longtemps. Il le sait. Alors on ne peut pas dire que je lui fasse aveuglément confiance.
- Pourquoi avoir fait appel à lui alors ?
- Parce qu’avec son pedigree il a le carnet d’adresses le mieux fourni en avocats marron, flics véreux et autres infréquentables du même acabit. Et c’est exactement ce dont j’ai besoin aujourd’hui.
- Ah oui, mais moi…
- Hm ? Vous ne l’êtes plus, je sais.
- Euh… vous voulez dire flic ou véreux ?
- Je vous aime bien, vous êtes marrant.
Je devais bien reconnaître que moi aussi je l’aimais bien, le vieux. Il avait autrement plus de classe que le fiston. Un mystère, ça… Comment il l’avait élevé, pour en faire la caricature de mafieux qu’il était devenu ? On n’était pas encore assez intimes pour que je pose la question. Il m’a fait entrer dans une bibliothèque et fait asseoir dans un grand fauteuil avant de m’offrir un cigare et un cognac. Grande classe, définitivement. Rien à voir avec les visites en prison à son fils. Il est entré dans le vif du sujet :
- Bon. Peu importe ce que paie mon fils habituellement, je vous paierai mieux. Vous pourrez loger ici ou dans une chambre d’hôtes au village, à votre convenance. Je mettrai tout ce dont vous aurez besoin à votre disposition. Vous pourrez utiliser autant que nécessaire la voiture, avec ou sans Grégoire, le chauffeur. Vous êtes déjà venu dans l’Yonne ?
- Dans quoi ?
- L’Yonne.
- …
- Le département.
- …
- Ici.
- Ah ! Euh…
- Bien. Vous garderez Grégoire, ce sera plus sûr. Des questions ? Vous prenez l’affaire ?
- Euh… oui, sans doute, mais quelle affaire ?
A suivre…