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Je ne m’étais pas inscrite à cette présentation parce que le sujet m’intéressait – j’ai d’ailleurs déjà oublié de quoi il était question – mais parce que pendant que j’y serais, je ne serais pas en train de me faire chier dans mon bureau et que ce serait toujours ça de pris. Quitte à se faire chier, autant le faire ailleurs de temps en temps, ça change. Et puis j’aime bien la salle où se tenaient les réjouissances. En léger contrebas de la rue, ses fenêtres sont juste à hauteur du trottoir, comme des soupiraux qui permettraient de voir sous les jupes des filles, même si la rue n’est pas assez passante pour que les filles en jupe y abondent et si, je l’avoue, mon intérêt pour leurs dessous est de toute façon fort limité, mais quand il est question de se faire chier, tout semblant de distraction est bon à prendre et je m’étais assise à la meilleure place pour avoir la vue la plus large possible sur l’extérieur.
Tout en prêtant aux intervenants une oreille vaguement attentive pour pouvoir opiner à plus ou moins bon escient, j’observais avec attention les allées et venues des rares promeneurs qui arpentaient mon bout de trottoir, et la façon dont eux-mêmes observaient notre petite assemblée incongrue de messieurs cravatés, discourant en sous-sol face à un auditoire somnolent.
Rien de tout cela ne suffisait à me tirer du profond et inéluctable ennui qui me gagnait, jusqu’à ce que le beau gosse fasse son premier passage. Dehors, pas dans la salle. Il n’a d’abord été qu’une silhouette, mais qui a retenu toute mon attention par cette impression générale de fort potentiel de séduction qu’elle m’avait faite. Et puis il est repassé, en sens inverse, confirmant l’impression d’un seul regard, plongé droit dans le mien, comme s’il n’était revenu que pour accrocher ses yeux aux miens. A partir de là, mon attention relative au débat en cours s’est totalement relâchée et je me suis exclusivement concentrée sur cette apparition inespérée du charme et de la beauté, là où je n’attendais que légère diversion dans mon ennui routinier.
J’ignore s’il me voyait bien – je n’étais jamais allée vérifier quelle visibilité on pouvait avoir de l’extérieur – mais moi je ne le quittais pas des yeux. Je ne sais pas si c’est de le voir d’en-dessous qui me le rendait plus grand, mais il me paraissait de stature exceptionnelle et même si je devinais ses traits plus que je ne les voyais vraiment (maudit reflet de l’écran sur lequel était projetée la définitivement sans intérêt présentation), je le trouvais d’une beauté à couper le souffle. Evidemment. Il fallait qu’il soit divinement beau pour rendre l’instant digne d’intérêt. Une heure déjà que je me fadais des discours qui n’arrivaient pas à capter une once de l’attention dont j’étais capable, alors ce type qui me regardait devait être parfaitement conforme à mes attentes.
J’aurais pu raisonnablement trouver des tas de bonnes raisons à sa présence devant cette fenêtre – à l’extérieur, la vitre était peut-être un miroir dans lequel il se regardait, ou alors il était laveur de carreaux, ou bien c’était une caméra cachée – mais pour les besoins de ma cause il n’était là que pour moi. Et à force de ne voir que lui, de l’imaginer si totalement craquant et de me convaincre qu’il était en arrêt devant mes irrésistibles charmes, je commençais à être légèrement excitée. Et un brin gênée, du coup, sûre que mon état d’excitation naissante sautait forcément aux yeux de quiconque les poserait sur moi - les yeux - alors, pour me calmer, j’ai vite porté mon attention sur le triste costard qui n’en finissait plus d’assommer son monde en exposant - que sais-je ? - ce qu’il avait à exposer, et ça m’a fait l’effet d’une douche froide. Ou quasi.
Une fois assurée que personne d’autre que mon inconnu à la fenêtre ne me prêtait une attention particulière, j’ai reporté mon regard sur lui. Il avait bougé. Il tenait quelque chose à la main et je n’ai pas tout de suite bien compris ce que c’était jusqu’à ce que la détonation retentisse, que la vitre vole en éclats et que ma voisine s’effondre. A ce moment-là, j’ai clairement vu le pistolet qu’il rangeait dans sa poche avant de partir en courant.
Et j’ai dû me rendre à l’évidence : ce n’était pas moi qu’il regardait, ce con. Mais je m’en fous, parce que je suis prête à parier qu’en fait, il n’était pas si beau que ça…
Traditionnellement, le 31 décembre, ma fille et moi allons au spectacle, même si je ne suis pas certaine qu’on puisse parler de tradition dès la deuxième fois, mais là n’est pas le propos.
L’année dernière, le spectacle, choisi par mes soins, était une très jolie comédie musicale. Cette année, malgré ma présélection aussi sévère que rigoureuse, ma fille a réclamé le cirque. Et pas n’importe quel cirque… non : « celui avec le cheval sur l’affiche, là… », un bon vieux cirque bien traditionnel et consanguin, avec chevaux qui tournent, jongleurs qui jonglent et le petit dernier qui fait la roue à la fin – oh ! mais si c’est pas mignon regarde, il a le même costume que son papy !
Bref. Un cirque, quoi. Bon. Notez bien que je n’ai rien contre, hein ? Le milieu du cirque a ce petit quelque chose d’à la fois désuet et intriguant qui peut donner au moindre chapiteau des airs de monde magique et merveilleux pour qui y est sensible, mais je ne le suis pas. Ma fille, si. Et comme je concoure à l’élection de maman la plus abnégationniste(*) du monde, j’ai cédé.
Un truc qui m’a toujours fait un effet mitigé avec ce genre de cirque, traditionnel, donc, c’est l’impression que les artistes ont tous un peu la même tête et qu’ils sont partout : sur le cheval, derrière le nez rouge, à la buvette, accroché au mec accroché au trapèze et sous le tutu à paillette.
J’ai expliqué à ma fille que dans ce cirque, ils étaient tous un peu de la même famille. Elle s’est étonnée : « Ah ? Même les chevaux et l’éléphant ? » et forcément, ça m’a fait rire.
Et quand je lui ai résumé le blabla introductif du spectacle et qu’à la phrase « les chevaux et les hommes ont évolué ensemble », elle a rétorqué « c’est comme ça que sont apparus les centaures », c’en était fini.
J’ai commencé à rire sans pouvoir m’arrêter. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer quel genre d’artiste donnerait un croisement entre la jolie contorsionniste et un cheval et forcément, j’ai commencé à regarder tout ce petit monde et leurs numéros d’un autre œil, cherchant les ressemblances qui trahiraient quelque union contre nature. Mon petit jeu m’a amusée un moment et, alors que je commençais à me calmer et à enfin réussir à contenir mon rire, est arrivé l’éléphant et c’était reparti de plus belle, mais pas pour longtemps.
L’animal a pompé de l’eau avec sa trompe et s’est amené droit sur moi pour me la cracher au visage. J’étais interloquée, mais le reste du public hilare m’a encouragée à en rire aussi et là, toujours avec sa trompe, il m’a collé une baffe qui aurait pu faire faire un tour complet à ma tête si elle ne m’avait pas d’abord fait tomber de mon siège pour m’écraser lourdement au sol. J’hésitais quant à l’attitude à adopter pour calmer la bête, mais avant que j’aie pu me décider, elle m’avait saisie et faisait un tour de piste en me brandissant, telle un trophée, coincée dans sa trompe au point que je commençais à étouffer. Pour finir, l’éléphant m’a balancée derrière l’orchestre et là, dans l’obscurité, complètement sonnée, je m’attendais à voir surgir des licornes, centaures et autres créatures merveilleuses autant qu’inquiétantes qui essaieraient d’attenter à mon intégrité physique, alors je n’ai pas demandé mon reste, j’ai pris mes jambes à mon cou et j’ai foncé dehors, attendre ma fille à la sortie.
Elle a adoré le spectacle, mais l’année prochaine, on change de tradition.
(*) Je sais, oui, c’est un mot que j’ai inventé.
Le mec est un canon.
Attention : pas du genre « si tu te le regardes dans le bon sens avec la bonne lumière et bienveillance, tu verras qu’il est pas mal » et pas non plus selon des critères spécifiques en vigueur dans ma seule grille d’évaluation à usage strictement personnel. Non. Un canon du genre pur canon universel. Le mec que personne ne peut trouver « bof » ou « mouais ».
Même les filles qui mettent un point d’honneur à faire croire que ni Johnny Depp, ni Brad Pitt, ni George Clooney, ni Clive Owen (rrrrrrrrrr) ni même Robert Downey Jr. (rhaaaaaaaaaaa) ne leur font le moindre effet, même ces bourreuses de mou, qui croient que ça les rend spéciales de dédaigner les beaux gosses alors qu’elles sont aussi crédibles que moi quand je dis que oui, bien sûr, je mange cinq fruits et légumes par jour, même elles, donc, laissent échapper un « ah ouais, quand même » en voyant la photo dudit canon. C’est dire s’il est canon.
Mais attention, il ne faut pas s’emballer et tout mélanger : ce n’est pas parce qu’un mec est indiscutablement canon qu’il te fait forcément mouiller ta petite culotte… Alors bien sûr, dans le cas particulier de ce canon-là, qui ne se contente pas d’être canon, mais qui est en plus sympa, drôle, pas trop débile et même pas branleur, le potentiel de mouillage de culottes s’en trouve sensiblement accru. Une chance que je n’en porte jamais…
Mais indépendamment de ça, aussi surprenant que ça puisse paraître et contre toute attente, ce canon absolu, charmant à tendances parfaites, ne m’émoustille bizarrement pas plus que ça.
En le voyant pour la première fois, je me suis immédiatement dit « merde, je vais encore tomber amoureuse » (ce qui précède invariablement « merde, je vais encore tomber de haut ») et puis non. J’avais pourtant rapidement établi ma liste des « plus » (je vais maigrir, je vais m’acheter des nouvelles fringues spéciales t’embête-pas-à-me-regarder-dans-les-yeux-puisque-je-te-montre-mes-seins, je vais me bercer d’illusions qui font du bien et y croire un moment) et des « moins » (je vais déprimer sévère au moment de la désillusion et reprendre beaucoup plus de poids que j’en aurai perdu), mais finalement, rien de tout ça ne s’est produit parce que malgré cette plastique irréprochable, ce charme irrésistible, cet humour efficace et ce regard « alors, heureuse ? » totalement craquant, je ne suis pas tombée amoureuse.
La faute à sa femme et ses gosses, peut-être, mais ce serait bien la première fois que ma raison l’emporte sur quoi que ce soit… Toujours est-il que ce non-béguin m’a un peu perturbée au début – j’ai même pensé un moment que j’étais devenue vieille – et puis finalement, je me suis dit que peut-être je persistais simplement à vouloir désespérément m’amouracher de gueules cassées et d’esprits tordus et que ce canon parfait n’était pas conforme à mes aspirations sentimentalo-foireuses.
Du coup, je ne me suis pas mise à écrire des poèmes en bois d’amour transi en me touchant devant sa photo et en n’osant plus le regarder en face tellement mes pensées impures me sortiraient forcément par tous les pores si ses yeux croisaient les miens, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour la poésie.
Alors forcément, ce rêve était totalement incongru.
Pour une fois que je ne me fais pas un film débile de midinette en rut sous prétexte que « haaaan il est trop beau je meeeeuuuurs quand il me regarde », il a fallu que je rêve que je prenais la veste du siècle par ce mec que je ne draguais même pas. Même pas un tout petit peu pour voir on sait jamais. Rien. Le râteau gratuit, pour le seul plaisir d’infliger une petite humiliation.
Qui, je vous le demande, qui rêve de se faire jeter par un mec qu’elle n’aime même pas, hein ? Reconnaissez que c’est pas normal, quand même ? Parce que même dans mon rêve, j’étais pas amoureuse… Franchement… ?
Au réveil, j’avais perdu les détails et il ne me restait qu’une sensation désagréable comme on peut avoir au sortir d’un mauvais rêve, mais tout m’est revenu très clairement à l’instant où il est arrivé, avec son sourire parfait de canon parfait qui sait parfaitement que ouais, même si tu mouilles pas ta culotte, il peut te traîner dans la fange si ça lui chante parce qu’il est parfait et toi non.
Il s’est amené avec ses manières parfaites et cette voix parfaite qui saluait tout le monde en faisant des bises de ses lèvres parfaites et quand il a posé sa main parfaite sur mon épaule imparfaite en me regardant de ses yeux parfaits avant d’approcher sa joue parfaite pour que je l’embrasse, j’ai ressenti dans tout mon être l’humiliation parfaite qu’il m’avait infligée en rêve. Alors j’ai assuré une prise parfaite sur la lampe posée derrière moi, avant de lui éclater parfaitement le crâne d’un seul et unique coup parfait.
Il est mort sans grimacer, son sang a coulé proprement autour de son crâne sans éclabousser partout, il est tombé allongé bien droit, le pli de son pantalon bien devant, sa chemise même pas un peu débraillée et ses cheveux bien en ordre… Je suis sûre que s’il avait pris le temps d’écrire le nom de son assassin avec son sang avant de mourir, non seulement il n’aurait pas fait de faute, mais en plus il l’aurait écrit au plus-que-parfait.
Le crime n’était pas parfait. Le cadavre, si.
J’avais décidé de lutter contre la spirale de la lose dans laquelle je tournais en rond depuis un moment.
Un beau jour, sans prévenir, ça m’a pris comme une envie de pisser ou, disons, de tirer un coup, et je me suis dit à moi-même dans le miroir embué par ma douche matinale : « Allez ! Fini la déprime, l’auto-apitoiement, le gavage Nutella-pizza et les soirées télé ! A partir d’aujourd’hui, je redeviens femme et j’enterre le laideron grognon mal baisé ! »
J’étais gonflée à bloc. Alors ce jour-là, j’ai troqué mon jean trop large et ma longue tunique cache-gros cul contre une jolie robe cintrée et j’ai chaussé, pour la première fois, les talons achetés un jour similaire quelques années plus tôt et encore jamais sortis de leur boîte.
Comme à chaque fois qu’une fille passe d’une tenue camouflage à une tenue qui laisse deviner une paire de jambes et une paire de seins, les compliments ont fusé toute la journée et j’ai fait semblant d’y croire un peu et de ne pas trouver ma silhouette trop massive et ma démarche incertaine chaque fois que je les ai croisées dans un reflet. J’ai également évité le miroir de l’ascenseur et celui des toilettes du bureau, pour ne pas désespérer de mes yeux cernés, mon teint fané et mes cheveux indomptables.
A l’approche du soir, j’étais presque encore aussi motivée qu’au matin et même si mes jambes me faisaient souffrir d’avoir subi mes échasses, j’ai décidé de ne pas rentrer manger des coquillettes au beurre et des kilos de chocolat devant la télé ce soir-là et je suis allée boire un verre. Seule, oui. Parce que faire semblant de se prendre pour une fêtarde croqueuse d’hommes, c’est une chose, mais l’assumer devant ses amis en est une autre et chaque chose en son temps…
Je me suis donc retrouvée juchée sur un haut tabouret, accoudée devant un verre dans un bar un peu branchouille où la musique me cassait la tête, essayant d’éviter, encore, mon reflet dans le miroir derrière le comptoir. Cette fois, ce ne sont ni les rides ni les rondeurs qui me gênaient, mais l’impression pitoyable que je me faisais de transpirer la solitude et le désespoir. Sans parler du fait que je devais évidemment avoir l’air d’une pathétique vieille fille qui espère se faire sauter sur un malentendu.
Et c’est à peu près ce qui est arrivé. Le type voulait savoir si le tabouret près de moi était libre. Comme c’était le premier qui me parlait depuis ce qui me paraissait des heures passées à picoler pour ne pas penser à mon cul engourdi de n’avoir pas quitté mon putain de tabouret, j’étais passablement éméchée et je me suis emballée. Au lieu de le laisser prendre le tabouret pour aller rejoindre ses potes, je l’ai invité à s’asseoir près de moi. Je ne sais pas s’il était poli ou bourré, mais il n'a pas osé me dire non. Et puis une chose en amenant une autre, il a poliment accepté de me raccompagner. Une fois chez moi, il a dû se dire que quitte à avoir niqué sa soirée, autant me niquer aussi, histoire de ne pas avoir tout perdu. C’est du moins là-dessus que j’ai misé quand je lui ai offert un café, puis un autre et enfin mon cul, avant de m’endormir comme une merde sans qu’il ait le temps de décliner.
Ce sont mes propres ronflements qui m’ont réveillée. Il n’était pas dans mon lit, mais je l’entendais à la cuisine. Pourquoi ce ne sont jamais ceux aux yeux de qui on a brillé qui restent ? Je ne pouvais même pas accuser le chien ou Pépé, je n’avais ni l’un ni l’autre à la maison. J’ai songé un instant faire semblant de dormir jusqu’à ce qu’il parte, ou me carapater par la fenêtre et quitter le pays, mais l’arrêt de mes putain de ronflements l’a attiré illico et il est gentiment venu me prévenir qu’il devait partir, mais qu’il avait acheté des croissants et préparé un café.
Il n’avait manifestement même pas abusé de mon ébriété pour me sauter.
L’humiliation ne connaît pas de limite.
pour la bannière à Jérôme, l'homme aux mille talents !
c'est pas moi qui le dis...