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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 23:23

 

-          Madame ? Vous voulez un verre d’eau ? Quelque chose ?

Elle affichait toujours cet air lointain et bienheureux qui donnait froid dans le dos et mettait mal à l’aise la jeune-femme qui l’avait conduite jusqu’à la salle d’interrogatoire. Elle ne répondit pas, ne semblait même pas avoir entendu. La jeune-femme ne répéta pas sa question et préféra sortir pour se poster devant la porte en attendant les inspecteurs.

 

²

 

Les photos qui ornaient abondamment les murs de la maison rappelaient un peu la belle harmonie familiale des séries télévisées à l’ancienne. La jeune maman sportive et dynamique, ligne impeccable, look soigné à la pointe de la mode, professionnellement au top, aimante et protectrice à la maison. Le papa, aussi jeune, bel homme, moins tiré à quatre épingles, mais toujours de bonne mise, le regard respirant la confiance en l’avenir et les siens, entrepreneur à son compte, bosseur, rassurant. Et les filles. Trois petites copies conformes de la maman, blondes comme les blés, 12, 9 et 5 ans.

Toute la petite famille devant la maison pas encore tout-à-fait terminée, mais quand même habitable, (« pour le moment on dort tous dans la même pièce, mais on aime bien être ensemble alors ça va »). Devant la location d’été à l’Ile d’Aix, (« deux-cents habitants, au moins on sera tranquilles »). Dans une rosalie, Papa et Maman aux pédales, le bébé sur les genoux et les deux grandes derrières (« on a fait pédaler aussi les filles, elles ont eu du mal, mais c’est bien qu’elles apprennent à se surpasser »). Dans le jardin, l’ombre de Papa qui prend la photo de ses « quatre petites femmes » autour d’une table sur laquelle trônent une salade verte et un plat de courgettes (« on adore les légumes »).

 

²

 

-          Elle est là ?

-          Oui.

-          Elle n’a toujours rien demandé ?

-          Non. Elle n’a pas parlé.

-          Bon. Merci, vous pouvez y aller.

-          Merci.

La jeune-femme est partie rapidement, contente de pouvoir mettre plus qu’une simple porte entre cette femme et elle. Les deux policiers sont entrés. Elle était assise, ses mains coincées sous ses fesses, ses jambes balançant d’avant en arrière dans une attitude presque enfantine, un demi-sourire toujours accroché à ses lèvres, le regard perdu ailleurs.

 

²

 

Les photos aux murs avaient toutes déjà plus de trois ans. La plus récente montrait la jolie famille en habits de fête, Maman et ses trois filles en robes blanches et fleurs dans les cheveux, Papa en costume beige et fleur à la boutonnière. L’aînée des filles devait avoir 8 ou 9 ans à l’époque.

Bien qu’ils aient commencé à l’habiter depuis plus de cinq ans, la maison semblait toujours plus ou moins en travaux. Le rez-de-chaussée était une grande pièce, cuisine d’un côté, salon de l’autre avec une grande table au milieu. Le sous-sol avait été aménagé en une vaste salle de jeux, avec dans un coin le bureau où travaillait le père. A l’étage, une grande pièce était séparée en deux par une demi-cloison avec d’un côté la chambre des parents, de l’autre celle des filles (« comme ça j’entends s’il y a un problème la nuit »). Des diffuseurs d’huiles essentielles trônaient un peu partout autour des lits (« ça détend »). A part les toilettes et la salle de bain, les autres pièces étaient encombrées et poussiéreuses (« on pourra y faire des chambres pour les filles »). Enfin, en dehors d’un large carré de pelouse occupé par une table et des chaises, le jardin était à l’abandon, envahi par les mauvaises herbes et parsemés d’objets divers comme un pneu, de vieux tuyaux, des parpaings (« j’aime pas bien que les filles s’éloignent trop au fond du jardin, de toute façon »). Le tout était encadré de murs très hauts et de verdure compacte.

 

²

 

-          Madame, vous avez droit à la présence d’un avocat, vous n’en voulez vraiment pas ?

-          Non ! Pourquoi ?

-          Et vous ne voulez prévenir personne ?

-          Non, non…

-          Bien. Comme vous voulez. Nous allons vous poser quelques questions.

-          Hm.

-          Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé ?

-          Hm…

-          …

-          …

-          Madame ?

-          Oui ?

-          Vous pouvez nous expliquer ce qui s’est passé ?

-          Oui… oui. Je ne sais pas trop par où commencer.

 

²

 

Par rapport aux photos placardées partout, la petite famille avait bien changé. Le père avait été malade et avait pris une quinzaine de kilos. Dans l’armoire de la chambre ne se trouvaient que des vêtements à sa taille quinze kilos plus tôt. Les habits à sa taille actuelle, peu nombreux, étaient remisés dans une des pièces foutoir inutilisées (« c’est temporaire, il va retrouver la ligne »).

La fille aînée avait fait une entrée douloureuse dans l’adolescence. Elle avait brutalement perdu ses traits d’enfant et son joli minois se perdait un peu derrière ses joues replètes et une acné impitoyable (« j’ai supprimé de son alimentation tout ce qui peut faire grossir ou donner des boutons, ça va passer »).

La deuxième avait développé un eczéma catastrophique, au point que son visage n’était pas que rouge et sec, mais franchement déformé par les plaies et les croûtes (« je l’attache la nuit pour ne pas qu’elle se gratte et je lui fais faire tous les matins du yoga et de la sophrologie pour qu’elle se sente bien, ça va s’arranger »).

La petite dernière avait apparemment réintégré la chambre des parents. C’est-à-dire leur lit. Ses doudous et poupées encombraient la couche parentale. A cinq ans passés, elle se réveillait toutes les nuits et faisait pipi au lit. A part des soupes et du lait au biberon, elle ne mangeait pour ainsi dire rien. Elle avait perdu sa mine de poupon et avait malgré son jeune âge des traits tirés, fatigués, usés.

Quant à la mère… la jeune-femme menue et musculeuse était devenue tendue et osseuse, la minceur athlétique ayant cédé la place à la maigreur squelettique.

 

²

 

Elle semblait disposée à parler, mais avait perdu son air détaché et serein. Une angoisse sourde semblait maintenant lui tordre la bouche en un rictus nerveux. Des taches rouges étaient apparues sur son cou. Elle frottait ses mains convulsivement l’une contre l’autre.

-          Madame… ça va aller ?

-          Oui. Bien sûr. Vous savez, je m’occupe bien de tout le monde.

-          Tout le monde ?

-          Mes filles. Mon mari. Je cuisine, je fais le ménage, j’organise des tas d’activités, des super vacances… C’est même moi qui paie la nourrice pour que les filles n’aient pas à rester à la cantine ou au goûter… Je gagne plus que mon mari, depuis qu’il s’est mis à son compte. Dès que son activité marchera bien, je me mettrai à mon compte aussi… On ne sera plus tributaires de personne.

-          …

-          Non, vraiment… c’est dommage, je n’ai pas mon sac, sinon je vous aurais montré des photos… une belle famille, vous savez.

-          Oui, on a vu des photos chez vous, Madame.

-          Ah ? Vous êtes venus ch… ah oui.

-          Que s’est-il passé, Madame ?

L’intervention de l’inspecteur l’a renfrognée un moment. Elle a frotté ses mains contre son cou. Son œil gauche a eu des soubresauts.

 

²

 

La garde-robe des filles était essentiellement composée de robes aux teintes acidulées, les mêmes évidemment qu’elles portaient sur les photos, de vraies robes de poupées. Celles de la petite avaient été auparavant celles de la deuxième et l’aînée avait déjà hérité de quelques robes de sa mère, la seule en fait désormais à avoir des habits neufs.

Pas de télévision, quelques rares DVD, pas de radio, des CD, une seule chaîne hifi, même musique pour tout le monde, un ordinateur, contrôle parentale inactif, pas besoin quand on vit toujours tous dans la même pièce (« il y a tellement d’enfants qui ne font que croiser leurs parents, nous, au moins, on est très présents »).

 

²

 

-          J’ai tout fait pour eux, vous savez. C’est que je n’ai pas été élevée comme ça, moi…

-          …

-          On aime bien être ensemble, tous les cinq. Mon rêve, ça aurait été d’avoir un grand lit où on aurait pu dormir tous ensemble ! Mais bon… avec ça… des années de thérapie pour mes filles, hein ? Hin hin…

Elle s’est mise à se masser les tempes en soufflant, les yeux fermés.

-          Tout va bien Madame ?

-          Oui, oui. Mal à la tête.

-          Oh ! Vous voulez de l’aspirine ?

-          Non ! Non merci, non. On n’aime pas trop prendre des médicaments.

-          …

-          Oui… tout ce qui peut s’apparenter à une drogue est proscrit, à la maison ! Hin hin… j’exagère, hein ? Mais franchement, quand je vois ce que les médicaments ont fait de mon mari, je me dis que j’avais bien raison !

-          Comment ça, ce que les médicaments ont fait de votre mari ?

-          Vous avez vu à quoi il ressemble maintenant ? Il est devenu énorme !

-          C’est bien un cancer, qu’il a eu, votre mari ?

-          C’est pas une raison. Il est guéri maintenant. J’ai même dû menacer d’arrêter de manger s’il ne se mettait pas au régime !

-          …

-          …

-          Et il s’est mis au régime ?

-          Vaguement… mais je n’ai pas pu m’arrêter de manger très longtemps, à cause des filles, mon travail, tout ça… Je ne suis pas grosse, moi, alors je souffre vite de tout un tas de carences. J’ai quand même perdu 8 kilos et lui, rien !

-          C’était donc une source de conflit entre vous ?

-          Oh non ! Non… on a toujours été une famille très soudée, très unie… c’est important. Je n’ai pas été élevée comme ça, vous savez…

-          Et comment avez-vous été élevée ?

-          Oh… bien. Pas mal. Mais sur un autre modèle, quoi… mon père est mort quand j’étais bébé et ma mère… ah, ce n’est pas toujours facile d’être en même temps femme et mère, hein, je ne lui en veux pas… Même moi, parfois, malgré tout… Mais c’est le passé, ça ne sert à rien de ressasser.

 

 ²

 

Par terre, dans la salle de jeux, près du bureau du père, des papiers en désordre. Un billet pour un match de foot. Des bulletins d’inscription des filles en colonie de vacances attendant la signature de la mère. Un devis pour les travaux d’aménagement des chambres adressé à monsieur. Des photos récentes : la grande, pataude et boutonneuse riant aux éclats avec une copine. La deuxième, les joues à vif, mais le regard espiègle, en jeans et tee-shirt maculés de boue. La petite dernière, à un goûter d’anniversaire, en train de porter à sa bouche une part de gâteau gigantesque.

 

²

 

Son regard s’était de nouveau perdu. Les inspecteurs échangèrent un coup d’œil en se demandant s’il fallait la bousculer un peu ou la laisser continuer à son rythme. Ils avaient le temps, mais il ne fallait pas la laisser s’installer dans le mutisme.

-          Madame…

-          Vous vous rendez compte !

-          Pardon ?

-          Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir devenir ? C’est moi, cette famille ! Je l’ai bâtie… Est-ce que vous imaginez seulement ce qu’il m’en a coûté ?... Evidemment que je l’ai fait par amour… et on n’attend rien en retour, quand on agit par amour… mais quand même ! Vous vous rendez compte un peu ! Comment ont-ils pu… ?

-          Madame…

-          …

-          Madame, que s’est-il passé hier soir ?

 

²

 

Tout était fait pour qu’ils soient toujours tous ensemble. Elle avait tout fait pour. Et elle avait su préserver son œuvre jusqu’au bout. A part un peu de désordre en bas, son décor de vie de famille parfaite était resté impeccable.

 

²

 

Les plaques rouges qui s’étaient légèrement atténuées dans son cou réapparaissaient tandis qu’elle entortillait nerveusement ses doigts.

-          Hier… ?

-          Oui. Que s’est-il passé, Madame ?

-          …

-          …

-          Je suis rentrée.

-          Et ?

-          J’ai dit bonsoir.

-          Ensuite ?

-          C’est ma petite, qui est arrivée tout excitée en disant que la grande allait dormir chez une copine.

-          Hm…

-          Après la grande est arrivée plus excitée encore en disant que son père avait dit oui.

-          …

-          …

-          Et ?

-          Leur père a confirmé.

-          Ensuite ?

-          Ensuite ?

-          Oui, que s’est-il passé ensuite ?

-          …

-          …

-          Je ne sais pas. Je peux appeler mon mari, s’il vous plaît ? Il va s’inquiéter.

 

²

 

Elle avait commencé par le père à la salle de bain. Puis l’aînée dans une des pièces qui auraient pu devenir sa chambre. La deuxième dans un débarras à l’étage. La petite dernière, sur son lit, le couteau qu’elle avait utilisé pour les trois autres encore dans son ventre. Elle la tenait toujours dans ses bras quand la police l’avait retrouvée le lendemain matin.

 

 

 

 

 

 

 

Marotte m’a demandé si je pouvais raconter un crime passionnel. Je ne suis pas certaine que ce soit ainsi qu’elle l’entendait, mais en voulant sortir du triangle d’or du mari, de la femme et de l’amant, je me suis retrouvée au croisement d’une autre histoire que j’avais envie d’écrire et… voilà. Toute ressemblance gnagnagna est totalement volontaire.

 

 

 

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Published by poupoune - dans inspirationS
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commentaires

Walrus 02/06/2010 19:34


Au rythme où ça va, tu vas devoir remplacer la tasse de ta bannière par un seau !


poupoune 02/06/2010 21:53



non : je bois l'excédent à mesure...



Milène 01/06/2010 11:10


Moi aussi j'ai entendu que encore une fois pour x raison, un père de famille( et médecin) avait supprimé toute sa petite famille pour pas partir tout seul le pauvre petit. Bon lui contrairement à
la dame de ton histoire il ne s'est pas raté!


poupoune 01/06/2010 18:11



Le pire dans ces histoires glauques, c'est que très souvent quand tu t'intéresses aux mécanismes qui conduisent au drame, tu as toujours l'impression que tu connais des gens qui
sont dans un schéma similaire... Cela dit, ce serait intéressant de connaître les statistiques, mais j'ai l'impression que le médecin père de famille revient souvent dans la catégorie tueur fou,
non ?



Joe Krapov 31/05/2010 22:01


C'est déjà fini, la Fête des mères ? Y'avait quoi d'autre à souhaiter aujourd'hui ? (il va voir le calendrier)
Bonne Visitation, Poupoune !


poupoune 31/05/2010 22:58



Une visitation à c't'heure ??? Ah non, trop tard... Mais merci quand même, ça me touche beaucoup.



marotte 31/05/2010 18:45


Ce que tu as raconté c'est l'histoire d'une vie qui s'est effilochée au fil des jours, plombée par la déception, pas assez à la hauteur des rêves et qu'il fallait supprimer à tout prix. Ce qui fut
fait ! Enfin je le vois ainsi....


poupoune 31/05/2010 18:59



c'est l'idée... sachant qu'en l'occurrence le rêve visait une perfection impossible à atteindre et que c'est surtout "la fuite" des proches, leur éloignement de ce schéma
"idéal", qui fait trembler l'édifice et basculer celle qui croit en être l'élément fondateur...



marotte 31/05/2010 18:40


Merci Poupoune ! C'est aussi vrai que vrai ! Hier sur le site de maître Mô (avocat-e) au barreau de Lille,je suis allée lire une histoire, hélas, vraie, super bien racontée, et j'ai pleuré. La
tienne, inventée, ou remaniée, je ne comprends pas bien et peu importe,est tout aussi poignante. Nos vies cachent tellement de recoins sombres... Bravo, c'est super !


poupoune 31/05/2010 18:56



cette histoire est - heureusement - pure fiction... mais le personnage de cette femme est à peu près conforme à quelqu'un que je connais et une bonne partie de ce que je lui ai fait dire est
vraiment sorti de sa bouche un jour.


disons que j'ai fait une extrapolation sur le versant obscur de l'image que s'acharne à vouloir donner cette femme.


Un grand merci en tout cas !



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  • Je suis au-dessus de tout soupçon.
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