J’avais décidé de lutter contre la spirale de la lose dans laquelle je tournais en rond depuis un moment.
Un beau jour, sans prévenir, ça m’a pris comme une envie de pisser ou, disons, de tirer un coup, et je me suis dit à moi-même dans le miroir embué par ma douche matinale : « Allez ! Fini la déprime, l’auto-apitoiement, le gavage Nutella-pizza et les soirées télé ! A partir d’aujourd’hui, je redeviens femme et j’enterre le laideron grognon mal baisé ! »
J’étais gonflée à bloc. Alors ce jour-là, j’ai troqué mon jean trop large et ma longue tunique cache-gros cul contre une jolie robe cintrée et j’ai chaussé, pour la première fois, les talons achetés un jour similaire quelques années plus tôt et encore jamais sortis de leur boîte.
Comme à chaque fois qu’une fille passe d’une tenue camouflage à une tenue qui laisse deviner une paire de jambes et une paire de seins, les compliments ont fusé toute la journée et j’ai fait semblant d’y croire un peu et de ne pas trouver ma silhouette trop massive et ma démarche incertaine chaque fois que je les ai croisées dans un reflet. J’ai également évité le miroir de l’ascenseur et celui des toilettes du bureau, pour ne pas désespérer de mes yeux cernés, mon teint fané et mes cheveux indomptables.
A l’approche du soir, j’étais presque encore aussi motivée qu’au matin et même si mes jambes me faisaient souffrir d’avoir subi mes échasses, j’ai décidé de ne pas rentrer manger des coquillettes au beurre et des kilos de chocolat devant la télé ce soir-là et je suis allée boire un verre. Seule, oui. Parce que faire semblant de se prendre pour une fêtarde croqueuse d’hommes, c’est une chose, mais l’assumer devant ses amis en est une autre et chaque chose en son temps…
Je me suis donc retrouvée juchée sur un haut tabouret, accoudée devant un verre dans un bar un peu branchouille où la musique me cassait la tête, essayant d’éviter, encore, mon reflet dans le miroir derrière le comptoir. Cette fois, ce ne sont ni les rides ni les rondeurs qui me gênaient, mais l’impression pitoyable que je me faisais de transpirer la solitude et le désespoir. Sans parler du fait que je devais évidemment avoir l’air d’une pathétique vieille fille qui espère se faire sauter sur un malentendu.
Et c’est à peu près ce qui est arrivé. Le type voulait savoir si le tabouret près de moi était libre. Comme c’était le premier qui me parlait depuis ce qui me paraissait des heures passées à picoler pour ne pas penser à mon cul engourdi de n’avoir pas quitté mon putain de tabouret, j’étais passablement éméchée et je me suis emballée. Au lieu de le laisser prendre le tabouret pour aller rejoindre ses potes, je l’ai invité à s’asseoir près de moi. Je ne sais pas s’il était poli ou bourré, mais il n'a pas osé me dire non. Et puis une chose en amenant une autre, il a poliment accepté de me raccompagner. Une fois chez moi, il a dû se dire que quitte à avoir niqué sa soirée, autant me niquer aussi, histoire de ne pas avoir tout perdu. C’est du moins là-dessus que j’ai misé quand je lui ai offert un café, puis un autre et enfin mon cul, avant de m’endormir comme une merde sans qu’il ait le temps de décliner.
Ce sont mes propres ronflements qui m’ont réveillée. Il n’était pas dans mon lit, mais je l’entendais à la cuisine. Pourquoi ce ne sont jamais ceux aux yeux de qui on a brillé qui restent ? Je ne pouvais même pas accuser le chien ou Pépé, je n’avais ni l’un ni l’autre à la maison. J’ai songé un instant faire semblant de dormir jusqu’à ce qu’il parte, ou me carapater par la fenêtre et quitter le pays, mais l’arrêt de mes putain de ronflements l’a attiré illico et il est gentiment venu me prévenir qu’il devait partir, mais qu’il avait acheté des croissants et préparé un café.
Il n’avait manifestement même pas abusé de mon ébriété pour me sauter.
L’humiliation ne connaît pas de limite.
pour la bannière à Jérôme, l'homme aux mille talents !
Bah... si tu l'dis, hein... Merci !
Oui, en même temps, un autre jour, je serais pas tombée dessus du tout...
Saint tout court, non ?
Ou trop, lui aussi...
Tu vois bien que t'es chanceuse.
Oh la la... je m'en tire bien, t'as raison... Tu devrais passer plus souvent, ton positivisme est salutaire.