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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 00:26

 

Parce que je saisis toujours les perches qu’on me tend… et parce que j’avais bien envie de saisir celle-ci avant même qu’elle ne me soit tendue. Les personnages et leur passé sont intégralement empruntés au Baron Chris de Neyr  (avec son aimable autorisation !) et je vous invite à les découvrir dans leur savoureux Tiercé.

 


 

Mathias n’en revenait toujours pas de ce petit concentré de bonheur qui prenait déjà tant de place dans sa vie.

Il repensait à tout ce qui était arrivé depuis qu’ils se connaissaient, non seulement Anaïs et lui, mais aussi Pierre et Eddy, bien sûr. A cet été de leur enfance qui les avait soudés bien plus qu’ils ne l’avaient imaginé alors. A la façon dont l’idylle naissante entre Anaïs et lui avait été reléguée quand d’autres événements autrement plus sérieux avaient secoué leur petit monde : la presque noyade du demi-père d’Anaïs et, plus encore, l’accident qui avait coûté sa voix à Pierre. A la façon dont, dès lors, leur quatuor amical lui avait semblé incompatible avec l’idée même qu’Anaïs puisse être amoureuse de l’un d’eux, fût-ce de lui.

A l’époque, il savait qu’ils n’étaient que des enfants et que ce n’était pas sérieux. A l’adolescence, il avait attribué son trouble aux transformations de son corps et non à celles du corps d’Anaïs. Adulte il avait opté pour le détachement et l’ironie avant d’opter pour la passion sauvage qu’il avait fait naître chez une belle anglaise, qu’il avait épousée avant de l’aimer et perdue avant de la désaimer, simplement parce qu’il était incapable d’aimer vraiment et pleinement une autre qu’Anaïs. Mais ça, il ne le comprit que bien plus tard.

Il avait fallu qu’Anaïs emploie les grands moyens. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’avait pas lésiné. Lui qui avait toujours sincèrement pensé que cette partouze n’avait été qu’un accident – au contraire d’Eddy qui, de prime abord et par principe, voyait le mal partout et avait émis l’hypothèse qu’elle avait comploté contre eux aux seules fins de tomber enceinte – il se mettait maintenant à imaginer qu’elle l’avait peut-être effectivement provoquée. Non pas pour tomber enceinte, mais pour pouvoir le leur faire croire. Le LUI faire croire. Ou peut-être pour tester leurs réactions à tous les trois et choisir celui qui aurait celle qu’elle estimerait la plus compatible avec son désir d’enfant ?

Mathias rejeta cette idée avant qu’elle ne s’ancre sérieusement dans son esprit. La partouze n’était plus qu’un vague souvenir et le petit mensonge d’Anaïs sur cette prétendue grossesse n’avait finalement pas eu de conséquences fâcheuses. Il n’avait pas empêché Eddy de rencontrer Violetta – peut-être même que le désir d’Eddy de ne surtout pas être le père l’avait aidé à se détacher d’Anaïs et à remarquer Violetta – quant à Pierre… son homosexualité enfin révélée et assumée avait été un soulagement plus qu’une surprise : lui, si gentil et attentionné, lui qui s’était le premier précipité au secours du père d’Anaïs alors qu’il n’avait pas dix ans, lui qui dans sa précipitation à faire le bien s’était fait si mal et en était devenu muet, lui qui pour autant était resté le calme, le doux, le bon Pierre… la façon dont il avait peu semblé vouloir assumer son éventuelle paternité avait déçu Mathias. Mais s’il aimait les hommes… tout s’expliquait et rentrait dans l’ordre.

Il avait néanmoins quand même fallu à Mathias cet accident à la distillerie, sa longue hospitalisation, l’angoisse, les rêves aussi délirants que perturbants et enfin le coup de pouce un peu intéressé mais précieux de son ex, Elisabeth, pour enfin envisager la possibilité d’une vie – sa vie avec Anaïs et l’enfant qu’ils pourraient avoir ensemble.

Mathias était perdu dans ses pensées, tout à son petit bonheur de cinquante-deux centimètres et trois kilos et quelques, quand Anaïs le ramena sur terre. Les autres venaient d’entrer dans la chambre et voulaient eux aussi voir le bébé. Eddy semblait presque effrayé et rechignait à tenir le petit dans ses bras. Pierre était… Pierre. Il prit l’enfant avec douceur, le berça et lui parla.

Le bébé changea de bras souvent – Violetta, Richard, Elisabeth, Eddy enfin, Pierre de nouveau, Mathias, Pierre encore, Anaïs, Elisabeth, Pierre… Dans la petite chambre, tout ce monde parlait et riait gaiement. Personne n’avait remarqué le départ de Pierre qui, il est vrai, pouvait assez facilement s’éclipser de ce genre d’assemblées bruyantes au milieu desquelles son silence le faisait vite oublier. Personne n’avait remarqué non plus qu’il avait emporté le bébé.

 

Une fois perdu tout espoir de retrouver leur enfant vivant, terrassés par la douleur et la culpabilité, Mathias et Anaïs finirent par se perdre l’un l’autre.

Incapable de comprendre le geste de Pierre et encore moins de supporter la douleur d’Anaïs et Mathias, Eddy s’éloigna progressivement de ses amis d’enfance. Violetta et lui n’eurent jamais d’enfant.

Impuissante à soulager son ex-mari, Elisabeth repartit avec Richard en Angleterre et ne revint plus jamais en France.

 

Un demi-siècle plus tard, Pierre mourut et ne laissa à son fils qu’une lettre :

 

J’ai toujours aimé ta mère. Ce n’est pas par grandeur d’âme et encore moins parce que j’étais courageux que j’ai voulu sauver son père, mais seulement par amour pour elle. Je n’avais pas su auparavant lui dire mon sentiment, je n’ai plus jamais pu le faire à la suite de ce stupide élan chevaleresque.

Quand j’ai enfin réussi, des années plus tard, à me lancer et à lui déclarer laborieusement mon amour à force de gestes éloquents et soigneusement préparés, ils ont tous tout compris de travers et ça s’est terminé en partouze. J’étais le seul à ne pas avoir bu et à savoir que nous avions tous les trois utilisé des capotes : je savais donc bien qu’elle n’était pas enceinte… et quand j’ai compris que c’était encore cet enfoiré de Mathias qu’elle voulait… Lui qui s’était si nettement éloigné d’elle cet été là après l’accident ! J’avais cru alors que c’était parce qu’il savait que moi, je l’aimais, parce qu’il avait compris que ma voix ne me manquerait jamais vraiment tant que ta mère serait là pour parler à ma place, mais c’était seulement par lâcheté. Il est allé jusqu’à en épouser une autre, mais c’est encore et toujours lui que ta mère voulait !

Et moi, le mutique, le bon copain qui, en plus, avait viré pédé à force de désespérer de cette femme, je recevais ses confidences… elle ne m’a jamais aimé. J’ai bien essayé de me débarrasser de Mathias en provoquant cet accident à la distillerie, mais ce con était plus solide qu’il n’en avait l’air. Alors j’ai décidé que j’avais finalement tout mon temps pour les faire payer, que l’occasion se présenterait forcément tôt ou tard.

 

Et tu es né.

 

 

 

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Published by poupoune - dans inspirationS
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commentaires

stipe 15/01/2010 10:02


terrible, ce texte. Je n'ai pas encore pris le temps de lire le texte de Chris de Neyr (je prends le temps de rien, ces temps ci), et je ne sais donc pas encore quel est le lien avec celui-ci mais
j'y retrouve sa façon si particulière de parler des amours illusoires. Et ta façon si singulière de mettre de la folie dans le désespoir.

Oui, très beau texte.


poupoune 15/01/2010 10:53


Ah ben le lien c'est simple : j'ai pompé l'intégralité de ses personnages (je n'en ai inventé aucun) et de leurs histoires (y compris leurs sensibilités, leurs  caractères, ...)
Ma seule contribution débute "après la naissance" et porte essentiellement sur le fond de noirceur insoupçonné chez Pierre...

Merci !


Chris de Neyr 15/01/2010 08:50


Hmm... et sinon vous êtes trop forte: vous me laissez un commentaire sur un article que je ne pensais pas avoir encore posté!!! (c'est sur celui-ci que je retravaillais le jour de la mort de mano
solo et où j'avais laissé un extrait de bruce springsteen -je voulais mettre des taches de sang sur la chemise mais je n'y suis jamais arrivé!)
Bref, non je ne connais pas l'auteur dont vous me parlez mais bien sûr je m'empresse ce week-end de rectifier le tir... uh uh uh


poupoune 15/01/2010 10:51


!!!
ça doit être une publication malencontreuse alors, parce que je suis tombée dessus par hasard en relisant "Tiercé" et moi-même j'ai été étonnée de l'avoir ratée!
(Taibo vaut le détour, oui...)


Chris de Neyr 15/01/2010 08:44


Je suis parcouru de frissons... Je crois que je ne te remercierai jamais assez pour le moment que tu viens de me faire vivre.
Ces personnages je les ai créés en 1997, à l'époque j'essayais d'écrire un roman (refrain connu...) et j'ai pris beaucoup de plaisir ces deux derniers mois à les faire revivre par petites
touches... La façon que tu as eu dans la 1ère partie de "recadrer" chacun, de nous faire partager leurs sentiments, et puis ce coup de théâtre "poupounesque" en diable... et enfin cette lettre...
je ne veux surtout pas en faire trop (évidemment que mes sentiments sont tout sauf objectifs) mais quand même, c'est véritablement vertigineux pour moi... (comme si tu me faisais découvrir le
double fond d'un tiroir que j'ai confectionné -et cette sensation incroyable que chaque pièce du puzzle s'imbrique parfaitement, ah la la...)
C'est un cadeau que je ne suis pas prêt d'oublier, crois-moi...


poupoune 16/01/2010 13:02


ah ben dis... tant mieux si ma scribouille t'as plu, hein! Moi en tout cas j'ai aimé les "exploiter", tes personnages... Merci à toi, donc, de leur avoir donné vie et surtout de leur avoir donné
cette "épaisseur" que je n'ai plus eu qu'à prolonger un brin ;o) 


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