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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 17:23

 

J’étais arrivé un peu tard sur la scène de crime et, en voyant le monde qui gravitait autour, je ne donnais pas cher des indices et relevés divers, qui nécessitent que les lieux restent aussi vierges que possible de toute intrusion étrangère au crime. Je pestais déjà intérieurement contre tous ces indésirables qui n’auraient pas manqué de souiller mon cadavre… Avec tous les mystères qu’on arrivait parfois à percer grâce aux seules premières constatations faites sur place, je ne comprenais pas qu’il faille encore batailler avec tout ce que la police compte de personnel divers pour faire respecter les règles de base de la découverte d’un corps : on préserve la scène de crime, on ne touche à rien, on ne piétine pas à proximité du corps et on ne touche pas au cadavre !

Plus j’approchais, plus je m’apercevais que la foule encore présente était essentiellement composée de visages connus et je n’en fulminais que plus : trois photographes - trois photographes ? Ils faisaient un concours de la plus belle photo mortuaire ou bien ? - une dizaine d’agents en uniforme, plus d’inspecteurs que n’en avait jamais nécessité une scène de crime, des gars de la scientifique trop nombreux pour les compter et les inévitables badauds, les seuls dont la présence n’était finalement pas gênante, parce qu’en général ils n’avaient jamais le droit d’approcher et il était rare que même les plus téméraires osent toucher à quoi que ce soit - encore moins de type humain décédé - sur une scène de crime.

Ma mauvaise humeur s’est très légèrement dissipée quand j’ai reconnu Marie, ma commissaire préférée.

-          Bordel, Marie, c’est quoi ce souk ? Vous vous croyez à la foire d’empoigne ou quoi ?

J’avais beau être content de la voir, je n’en restais pas moins l’irascible légiste bougon. On ne déconne pas avec les clichés. Elle a ouvert la marche pour me conduire près du corps.

-          T’as mis du temps à arriver…

-          C’est un reproche ?

-          Non, c’est pour dire un truc. Du boulot ?

-          Ah ça ! Un macchabée coincé dans un conduit d’aération. J’ai dû faire les premières constatations coincé avec lui dans le tuyau. J’ai plus l’âge de ces conneries, moi !

-          T’as quel âge ?

-          Hein ?

-          Non, rien… Tu vas adorer celui-là.

-          C’est qui ?

-          Aucune idée.

-          Qu’est-ce qu’il a de spécial alors ?

Elle m’a fait un petit sourire de connivence assez inhabituel dans ce genre de situation. Elle avait aiguisé ma curiosité… On est entrés dans l’immeuble et j’ai été soulagé de constater que les rubans avaient été posés pour empêcher tout accès au palier du premier étage dans son ensemble. La foule n’avait peut-être pas trop pollué la scène de crime, finalement. On est entrés dans un petit appartement et en passant la porte du salon Marie a eu un geste théâtral :

-          Tin nin !

Je ne voyais rien. Elle a souri et m’a montré le plafond. J’ai levé la tête.

-          Oh merde !

-          N’est-ce pas ?

Alors ça c’était assez inédit. Le corps, un homme tout boursoufflé à la bedaine énorme, était collé au plafond, jambes et bras ballants. Une corde pendait à son cou. Un genre de pendaison à l’envers, en somme.

-          Alors, qu’est-ce que t’en dis ?

-          Ah ben… c’est… étonnant. Mais…

-          Hm ?

Je n’arrivais pas à voir si le corps était attaché d’une façon ou d’une autre au plafond ou s’il… volait. J’étais tenté de tirer sur la corde pour vérifier, mais je devais procéder aux examens préliminaires avant de le bouger.

-          Bon, il me faudrait un escabeau assez grand pour grimper près de lui.

Marie a appelé un de ses inspecteurs pour qu’il l’apporte ; ils y avaient déjà pensé. Quand il est arrivé, elle m’a expliqué dans un large sourire :

-          Tellier pense qu’il est mort depuis longtemps et que son corps, sous l’effet des gaz produits par la décomposition, s’est envolé.

J’ai regardé Tellier, qui semblait attendre avec impatience mon verdict sur sa théorie, soit qu’il en était content, soit qu’il avait hâte de se débarrasser de son escabeau.

-          Et ben c’est exactement ça, oui. Et la seule raison pour laquelle il n’y a pas plus de collisions entre avions et cadavres, c’est que la plupart des corps sont crevés.

Le sourire de Marie s’est encore élargi. Tellier de son côté a semblé hésiter un moment avant de décider si oui ou non je me foutais de lui. Pour finir, il a tranché mollement :

-          Hin hin. Je le mets où l’escabeau ?

-          Par là, merci. Tellier…

-          Oui ?

-          Un corps décomposé depuis assez longtemps pour faire des gaz, ça pue à en faire crever les mouches à merde.

-          Ah… oui, bien sûr.

-          Et puis bon : ça va pour faire remonter un corps à la surface de l’eau, mais pour le faire voler…

-          Oui, oui, ça va. Compris.

Il avait l’air vraiment chagrin. Je m’en serais presque voulu de m’être moqué.

-          Mais vous n’avez sans doute pas complètement tort, malgré tout.

-          Ah ?

Un vrai môme. Ses yeux se sont mis à briller d’un coup. Marie semblait craindre que je n’en remette une couche pour accabler son jeune inspecteur, mais je suis taquin, pas cruel…

-          Ben s’il n’est pas attaché ou collé au plafond, c’est bien qu’il est probablement plein de gaz. Simplement quelqu’un aura pris soin de le remplir, on ne gonfle pas naturellement au point de s’envoler …

-          Ah ben oui, non, bien sûr… vous voulez que je monte voir s’il est accroché là-haut ?

Il était tout ragaillardi. L’enthousiasme de la jeunesse.

-          Mon boulot, ça, Tellier, mon boulot.

J’ai grimpé doucement l’escabeau branlant, regrettant le bon vieux temps des morts gentiment couchés par terre ou, mieux, sur un lit ou un canapé. Une fois à bonne hauteur j’ai pu observer le mystère de la suspension du bonhomme. Et il n’était manifestement pas attaché au plafond. Le pauvre gars avait vraiment dû être gonflé au gaz. J’espérais qu’il avait subi le gonflage post-mortem, mais je ne voyais pas de lésions apparentes ou d’indices évidents suggérant une autre cause de décès. Même la corde à son cou semblait n’être là que pour le décorum : le nœud était lâche et le cou ne portait pas de marque de strangulation. L’assassin avait juste vraiment voulu faire ressembler sa victime à un ballon de baudruche. Et il m’offrait le cadavre le plus léger de ma carrière.

-          Marie…

-          Hm ?

-          Tu crois qu’on peut parler de « levée de corps », là ?

On a ri bêtement tous les deux. J’ai procédé à l’examen standard aussi bien que j’ai pu vu les circonstances pour estimer le moment du décès. Il me restait à prendre la température et on pourrait le descendre.

-          Marie, avant qu’on le bouge, fais évacuer l’immeuble, vire les fumeurs et fais couper l’électricité.

Elle a envoyé Tellier s’en occuper avant de me demander pourquoi.

-          Il doit être gonflé à l’hélium ou à l’hydrogène. L’hélium est nettement plus probable, mais si c’est de l’hydrogène on a là une vraie bombe humaine.

J’ai introduit doucement le thermomètre, enregistré les températures du corps et de l’air et je l’ai retiré tout aussi doucement. Mais j’avais dû crever… quelque chose. J’ai entendu le petit sifflement du gaz qui s’échappait.

-          Ah merde…

Et puis le gaz s’est mis à sortir beaucoup plus vite, propulsant le corps contre le mur.

-          Attention !

En entendant ma voix, qui venait de grimper dans les aigus, j’ai éclaté d’un rire parfaitement ridicule de personnage de dessin animé.

-          Ha ha ha ! Ça va, c’est de l’hélium !

Marie a ri à son tour en m’entendant, tout en se baissant pour éviter le corps que le gaz propulsait vers elle après un rebond contre le mur.

-          Agressée par un cadavre volant, dis !

Sa voix était plus drôle encore que la mienne. On pleurait déjà de rire tous les deux pendant que le corps entamait une nouvelle trajectoire après s’être cogné dans la porte. Plus on s’entendait rire l’un autre, plus on riait. Je me cramponnais à mon escabeau pour ne pas tomber, tout en guettant le corps pour être sûr qu’il n’arrivait pas sur moi.

Il a fini par retomber lourdement sur le sol, mais l’atmosphère, elle, s’était sensiblement allégée.

 

 

 

 

 

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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commentaires

boubou 08/04/2010 14:50


hihihihi (rire à l'hélium)


poupoune 08/04/2010 18:24



à d'autre, je l'sais qu'c'est ton rire normal !



zigmund 04/04/2010 17:11


mon comm a disparu (?)
donc je disais : çà c'est du lourd
bravo poupoune et joyeuses paques


poupoune 04/04/2010 17:57



et bé non... s'il avait disparu, en tout cas, il est revenu...


re -merci - et joyeuses paques à toi aussi!



zigmund 04/04/2010 17:09


encore du lourd
bravo poupoune


poupoune 04/04/2010 17:56



hé hé...


Merci !



stipe 04/04/2010 13:47


mais mais mais... n'importe quoi !!

donc j'ai adoré !


poupoune 04/04/2010 15:32



tu es tellement prévisible...


;o)



Cacoune 04/04/2010 11:49


J'ai une idée pour la bande son... Envole-moi ! Envole-moi ! Loin de cette fatalité qui colle à ma peau :)

Bon chocolat quand même :)


poupoune 04/04/2010 15:31



Ah, j'aurais plutôt pensé à "Et ça fait prrrrft / Et ça fait prrrrrft / ça fait du bien"...


Pareil !



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