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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 23:54

 

La première partie est ici, la deuxième .

 

 


 

Les emmerdements ont commencé très tôt, mais je m’en suis rendu compte que très tard.

Au début, pour lancer mon activité, je faisais des petites enquêtes sans les nommer et sans qu’on me les demande, non plus. Je glanais des bribes de mystères à la boutique, je les élucidais et j’expliquais, directement ou par la voix de ma Gisèle.

Incroyable tout ce qui peut se raconter chez une fleuriste ! Faut dire qu’elle avait dans les rondeurs de ses pommettes et dans les profondeurs de ses yeux de ces douceurs qui appellent la confidence. Et puis y avait plus de boulanger au village depuis que le dernier avait fini ivre mort dans son pétrin et comme y avait ni troquet ni église non plus, fallait bien que les gens causent quelque part et ils étaient tout contents de le faire chez ma Gisèle ! « Dites-le avec des fleurs »… un bon slogan pour mon agence. Je faisais le tri dans tout ce que j’entendais, je choisissais ce qui me paraissait facile et conforme à mon éthique personnelle – pas question par exemple d’aller faire chier la fille de la Monette pour satisfaire les curiosités malsaines en dévoilant qui était le père de l’enfant qu’elle portait – et je résolvais.

C’est comme ça qu’en trainant du côté de chez Giselle on a enfin pu savoir que Robert avait pas du tout ni mangé, ni enterré son dernier gars, qui était simplement devenu coiffeur en ville alors que le père voulait qu’il reprenne sa casse. On a aussi pu apprendre que la fâcherie entre le vieux François et Gustave datait en fait de leurs grands-pères respectifs, pour une histoire de cadastre qu’avait plus de raison d’être, vu qu’elle concernait des terrains dont les deux familles s’étaient débarrassées une génération plus tôt. Du coup François et Gustave ont pu rattraper des années d’amitié gâchée et se rincer copieusement le gosier ensemble à la santé de leurs aïeuls.

De fil en aiguille les gens de la région ont commencé à venir non plus seulement pour leurs fleurs, mais aussi pour soumettre leurs intrigues à ma Gisèle qui, maintenant que le poisson était ferré, m’adressait alors ses clients. C’était amusant de ne voir entrer dans mon bureau que des gens aux bras chargés de fleurs ! Au début, les gens venaient surtout pour des trucs anodins, parce qu’ils étaient curieux et que ça les excitait drôlement de s’offrir les services d’un détective privé, mais petit à petit j’ai su gagner leur confiance et me faire une réputation et les gens venaient de loin pour me confier toutes sortes d’affaires de plus en plus intéressantes. Et puis vu que j’étais bien quand même un peu un gars du cru, mais que j’avais aussi fait mes classes dans la police de prestige, les gendarmes se sont mis aussi à me solliciter sur certaines affaires pour lesquelles ils avaient parfois besoin de renfort.

Rien d’officiel, évidemment ! A la campagne comme ailleurs, ça se pinçait les lèvres dans les bureaux dès qu’il s’agissait d’allouer des budgets, mais ça exigeait du résultat tout en jouant les offusqués quand il était question de faire appel à un renfort privé. Alors on avait nos arrangements… Eux tapaient dans la caisse des orphelins, vu qu’ils en avaient pas beaucoup et que les gens la remplissaient plus que généreusement – rapport à l’église qu’on n’avait pas pour soulager les bourses et les consciences – et moi je leur faisais du tarif préférentiel et me payais en nature dès qu’ils pouvaient me tuyauter pour une affaire à moi.

 

Et puis un jour, y a eu cette gamine qu’a disparu, à l’autre bout du département. Tout ce que le coin comptait de policiers et de gendarmes a été réquisitionné et ils ont fait venir du beau linge de la ville pour les aider. Ils ont pas mégoté et ils ont fait appel à des pointures. Rien à redire. Tout le monde s’est mobilisé, les recherches ont été très bien organisées, l’enquête très bien menée et la collaboration entre les différents services s’est passée à merveille. J’ai pu constater tout ça quand les gendarmes avec qui j’étais en affaire sont venus me poser le dossier sur le bureau en me demandant mon aide. J’ai été honnête avec eux, hein, et je leur ai bien dit qu’à moi tout seul je ferais sûrement pas mieux que tous les autres réunis, mais ils ont insisté. Alors j’ai promis de regarder et quand j’ai vu les rapports d’enquête j’ai su qu’ils n’avaient foutrement rien négligé et qu’en plus ils avaient eu l’avantage d’être sur les lieux très vite après que la disparition avait été signalée : aucune chance que je trouve maintenant quoi que ce soit qu’ils auraient raté. Alors je suis retourné voir mes gendarmes pour leur dire, mais ils ont rien voulu savoir. J’ai su pourquoi quand ils m’ont dit que la gosse était la dernière des petits-enfants d’un ancien capitaine de leur gendarmerie. Après moi ils feraient appel à des voyantes s’il le fallait, mais ils ne lâcheraient jamais le morceau. Alors j’ai accepté l’affaire.

Au même moment, je me suis retrouvé pas mal accaparé par un client, le fils Rompion, qu’était plus le fils de personne vu que ses parents étaient morts depuis belle lurette, mais qu’on appelait toujours « fils ». C’était marrant que le fils Rompion et le fils de « Julie la furie » finissent par se croiser. Rompion, le Père, c’est ce gars qu’avait remplacé ma mère dans les anecdotes de gendarmerie en y foutant le feu. Alors on a ri du hasard qui nous fait de drôles de tours et il m’a confié une foutue affaire : une histoire compliquée avec son fils, qu’on appelait Rompion-fils, tout est dans la nuance, et qui travaillait pour une société internationale appartenant à son père. Le père, qu’était venu me voir à la fois en sa qualité de père et de président de la boîte. Le patron soupçonnait des magouilles de l’employé lors de ses déplacements dans les filiales à l’étranger et le père craignait des manipulations dont serait victime le fils, les deux ayant pour conséquence un trou dans ses caisses. Et apparemment la somme qu’il était prêt à payer pour faire la lumière sur cette histoire était proportionnelle à la taille du trou. 

Vu qu’il était pas question que je fasse payer les gendarmes pour la disparition que je ne pourrais sûrement pas résoudre, j’avais deux bonnes raisons de prendre l’affaire du fils Rompion : d’une, ses largesses compenseraient mon bénévolat temporaire, de deux, ce serait ma première grosse affaire du genre et j’avais bien envie de m’y frotter. Mais l’épaisseur du dossier que Rompion m’a confié « pour démarrer et me faire une première idée » m’a vite fait comprendre que j’allais les mériter, ses largesses. Des kilos de paperasses sur les faits et gestes de son fils, des billets de train et d’avions, des factures diverses de restaurants et hôtels du monde entier, des écritures comptables, aussi, et des tas de documents contractuels signés par le fiston au nom de la société…

Tout ça s’est vite avéré un peu indigeste pour moi et tellement chronophage que je me suis offert les services de la comptable qui travaillait pour la boutique de Gisèle : elle allait me rendre au moins un peu lisible la partie chiffrée. Et en attendant, j’ai de mon côté commencé à m’imprégner vraiment de cette affaire de disparition. Je suis allé sur les lieux présumés de la disparition, j’ai refait le chemin que la gosse était supposée avoir fait entre l’école et chez elle et j’ai rencontré les parents et le grand-père. Lui, avec quelques décennies de gendarmerie derrière lui, il savait, il avait que le malheur dans les yeux, mais les parents… Les proches de disparus ont ça de pire que les proches de morts qu’en plus de la douleur qui leur déforme le visage, ils ont l’espoir au fond des yeux. Non, vraiment, croyez-moi sur parole, c’est pire. J’avais plus eu l’occasion de croiser pareil regard depuis qu’on avait quitté Paris et de m’y retrouver confronté m’a fait l’effet d’un plongeon dans un charnier.

En rentrant ce soir-là, j’ai pas su dire tout de suite ce qui m’avait gêné, mais j’ai compris dès le lendemain en voyant le visage soucieux de ma Gisèle dans sa verdure : une de ses plantes avait crevé.

 

 

 

 

 A suivre…

 

 

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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commentaires

Chris de Neyr 20/04/2010 14:12


pas facile de démêler les fils des fils Rompion, hein... bref, pas de la tarte Rompion.

NDLR: chuis à fond d'dans...


poupoune 20/04/2010 18:12



à fond dans la blague, je vois ça !



Walrus 09/04/2010 22:30


Ah Ah, ça se corse !
Et dire que je vais devoir attendre une semaine, ou trouver un cybercafé à Nieuwpoort. Quel drame !


poupoune 09/04/2010 22:38



je te proposerais bien te t'envoyer la fin, mais... aheum... j'l'ai pas.


Remarque : dans une semaine c'est moi qui pars, ça te laissera tout le temps...


(nieuwpoort ? ça sent le flamand, ça...) 



Cacoune 09/04/2010 19:11


Si, si. Mais pas (plus ?) très patiente, ça c'est sûr ! Et comme je sais que ça va encore me passionner ! ;o)


poupoune 09/04/2010 19:24



même moi je sais pas encore si ça va me passionner, dis !



Cacoune 09/04/2010 18:55


Hé bah d'abord je ne lirai que quand tu auras tout mis en ligne, NA ! :p


poupoune 09/04/2010 18:59



t'es pas joueuse !



Maximus Bob2boB 09/04/2010 13:13


Nous voilà embarqués dans l'aventure alors la suite please, au boulot!


poupoune 09/04/2010 13:52



ouais, ça va, je vais l'écrire, c'est bon... laisse-moi juste le temps de trouver l'idée...



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