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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 23:41

 

Depuis le temps qu’on attendait une vraie occasion de se racheter aux yeux du patron et de pouvoir être à nouveau dans ses petits papiers, on n’avait pas l’intention de se louper, sur ce coup, avec Lucien. C’était pas trop compliqué a priori : le gus à dessouder était ficelé dans un entrepôt sous la surveillance d’une petite nouvelle qui ne « devait pas se salir les mains », pour reprendre les mots du patron. On n’appréciait qu’à moitié l’idée de finir le boulot d’un autre – a fortiori le boulot d’une autre – mais on n’était pas en position de faire les difficiles.

La poule donnait dans le trafic de faux-papiers et, pour ce qu’on en savait, le gus était une balance qu’elle avait réussi à piéger. Pourquoi c’est pas elle qui s’en débarrassait, ça, mystère ! Une poule mouillée, sans doute. Quand on est arrivés, la donzelle nous a fait un accueil musclé qu’on se serait cru dans un film. Elle nous a fouillés et c’est tout juste si elle nous a pas demandé nos papiers. Jusque là je m’étais demandé pourquoi une des grues au patron était dans les affaires et pas dans un claque, mais elle devait peser un quintal et ceci expliquait cela. Lucien en menait pas large. Moi non plus, mais c’est lui qu’était entré le premier et je me planquais un peu derrière.

Quand elle a fini par bien vouloir nous croire qu’on était les tueurs au patron, elle a eu un rire que j’aurais mal pris si j’avais été du genre à me vexer et elle est partie, mais pas sans avoir préalablement collé une mandale sonore au gus saucissonné sur sa chaise et nous avoir lancé :

-          Essayez d’pas foirer vot’ coup, hein, les buses !

Et elle a encore eu ce rire énervant. Gras et aussi féminin que Raymond quand il tousse depuis qu’il a son cancer.

Le gars ficelé sur sa chaise faisait des grands snurfl pour retenir le sang et la morve qui coulaient de son nez, que la camionneuse venait de lui broyer. Pour quelqu’un qui devait pas se salir les mains, elle l’avait eue plutôt lourde. La main. Lucien a tendu un mouchoir en papier au gars, mais vu qu’il était attaché…

-          Bon, c’est quoi qu’il a dit déjà le patron ?

-          Ben t’avais pas noté ?

-          Ah si… ‘tends, je cherche mon papier…

-          Une histoire de sphinx…

-          C’était pas un lynx ?

-          Je sais plus, Lucien, c’est pour ça que t’avais noté…

Evidemment, il avait paumé son papier, Lucien. Mais bon, le patron, tout c’qu’il demandait, c’est qu’à la fin le type soit clamsé, alors le truc du… sphinx, là, après tout…

-          C’était sûrement sphinx, non ? C’est pour ça qu’elle lui a pété l’nez, tu crois pas ?

-         

-         

-          Et il est mort comment, ton sphinx ?

-         

-          Ou alors c’était lynx, et faut y crever les yeux ?

Du coup il les a écarquillés drôlement, le gus ! Et nous, faut bien dire qu’on n’était pas chauds pour ce genre de trucs. En plus, tout c’qu’on avait sous la main pour le faire c’était le coupe-papier de Lucien que le patron avait bien voulu lui laisser, alors ça nous emballait encore moins. Ah oui… parce que depuis cette histoire où j’avais malencontreusement tué son fils, au patron, il voulait plus qu’on soit armés. C’est pour ça que ça nous aurait bien arrangé que Lucien le retrouve, son papier, parce que ça nous aurait donné une idée de comment fallait qu’on le tue, le gars.

-          C’était pas plutôt un truc genre Bouygues, qu’il a dit, le patron ?

-          Quel rapport avec ton sphinx ?

-          J’sais pas… mais c’était un truc de maison, j’crois, non ?

-          Tu sais où ça vit, un lynx ?

-         

-         

J’voyais bien qu’il s’rappelait pas du tout, Lucien. Si au moins il avait pas paumé ce papier.

-          Phénix !

On s’est retournés tous les deux comme un seul homme vers not’ macchab’ en devenir, qui faisait des blurp et des bulles avec son sang.

-          Hein ? qu’il a fait, Lucien.

-          Quoi ? j’ai ajouté.

-          Phénix, qu’il a redit. C’est sûrement phénix.

J’ai regardé Lucien qui m’a regardé et j’avais pas l’impression qu’il se rappelait plus que moi. Le gars a lâché un long pffffff… avant de reprendre :

-          Phénix. Comme les maisons. Et ça ressemble un peu à sphinx, non ? C’est sûrement ça qu’il a dû vous dire.

-          Pourquoi ?

-          Ben ça paraît plus plausible que lynx ou Bouygues, non ?

-          Hm… développe.

-          Vous savez c’que c’est un phénix ?

-         

-         

Au début pas trop, mais là je commençais à avoir un peu envie de le tuer. Il avait le regard comme le patron quand il s’moquait qu’on avait foiré un coup. Puis y a Lucien qu’a retrouvé son bout de papier :

-          Ouais ! C’est ça ! « Faites pas encore le coup du phénix » qu’il a dit, le patron !

-          Ah… et ça veut dire quoi ?

-         

On s’est encore retournés vers le moribond, qui affichait cette fois carrément un sourire en coin. Comme ça il me donnait finalement bien envie d’y crever les yeux.

-          Un phénix, c’est un oiseau qui renaît de ses cendres, les ignares.

-          Hein ?

-          Ignares, ça veut dire…

J’ai pas vu partir le coup mais j’ai bien entendu le schlac dans sa tronche ! Lucien était plus irritable que moi.

-          Humpf…

-          Allez, explique, maintenant. C’est quoi ton phénix, là ?

-          Et ben rien de plus ! C’est un oiseau qui meure pas ! Il brûle et après hop ! il renaît de ses cendres.

-          Ben pourquoi le patron il a…

-          Vous m’avez l’air de deux sacrées flèches, les gars ! P’t’êt’ qu’il a dit ça pour vous faire comprendre qu’il fallait pas m’rater, hm ?

-          Je sais !

Lucien avait gueulé ça si fort qu’il m’avait fait sursauter. Et le frimeur aussi.

-          Tu sais quoi ?

-          Ben il veut qu’on le brûle !

Le mec faisait moins le fier d’un coup. Bien fait pour lui. J’étais pas sûr que c’était ça qu’il avait voulu dire, le patron, mais l’idée de cramer l’emmerdeur me plaisait assez.

-          Ouais, tu dois avoir raison. T’as du feu ?

-          Je dois avoir des allumettes, ouais.

-          Super. Comment on va faire prendre le feu ?

Y avait rien à faire flamber dans c’t’entrepôt désaffecté. Le mec a repris son air narquois.

-          Y a p’t’êt’ du papier-cul aux chiottes ?

-          Y a pas d’chiottes, Lucien. T’as pas un livre, ou un truc comme ça ?... Ouais, non, t’as pas. Des mouchoirs en papier ?

-          J’en avais qu’un et maintenant il est tout imbibé d’son sang, là.

-          Merde. Ah ben le papier où t’as noté le sphinx !

-          Ah ouais !

On n’a jamais réussi à faire partir le feu. Le gars a trouvé moyen de pisser sur les allumettes. J’vous jure, y en a qui reculent devant rien, hein… Alors pour finir on l’a laissé là et on a refermé la porte en partant. Il finirait bien par mourir de faim.

-          Dis, Lucien, tu sais à quoi ça ressemble, un phénix ?

-          Ben… c’est comme un genre de bergeronnette, mais plus gros. Enfin je crois.

 

 


 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème « Papier », avec pour contrainte d’inclure 5 noms d’oiseaux et 4 onomatopées.



 

 

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Published by poupoune - dans lucien & moi
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commentaires

Mrs D 27/01/2010 09:30


Ben j'espère qu'on va les revoir!


poupoune 27/01/2010 14:12


OOooooooh oui ! Ils ont déjà eu quelques (més)aventures et en auront sans doute d'autres!


phil 26/01/2010 19:45


Alors ceux là, je les adore, Lucien et son acolyte.


poupoune 27/01/2010 02:03



oui, des tueurs incompétents, c'est tout de suite attachant !!



stipe 25/01/2010 20:23


des vraies personnages de dessins animés, ils me font penser aux deux méchants olibrius qu'il y avait dans "ça cartoon", avec le chef qu'était une sorte d'Al Capone, mais en chien. Et même que y'en
a un des deux qui s'appelait Lucien, je crois.


poupoune 25/01/2010 20:31


ouais, vas-y, dis carrément que j'ai pompé, vas-y, te gêne pas.


Milène 23/01/2010 11:46


Si un jour y'a un contrat sur ma tête j'espère que ce seront ces deux-là qui seront chargés de me tuer!


poupoune 23/01/2010 11:56


... des choses à te reprocher ??


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