Mardi 21 février 2012 2 21 /02 /Fév /2012 16:22

 

 

Je n’aime pas les mariages.

Qu’ils soient fastueux, chiches, beaufs, princiers, en petit comité ou en grandes pompes, il y a une constante incontournable à tous les mariages : les invités dont on ne sait pas quoi faire.

Je ne parle pas du problème qu’ils posent à belle-maman ou à je ne sais qui qui se casse la tête sur le plan de table : je ne me suis jamais trouvée de ce côté-là du problème. Non, je parle de ce que c’est qu’être un invité incasable.

 

Qui sont-ils, ces empêcheurs de faire des plans de tables rondes ? Les célibataires. Ceux qui ne font partie d’aucune bande, qui ne sont plus assez jeunes pour qu’on les mette à la table des enfants et pas assez proches pour la table des mariés. Vous me direz : pourquoi sont-ils invités ? Mais la question ne se pose-t-elle pas, en règle générale, pour la moitié des invités ?

Elle se posait pour moi en tout cas au mariage de cette cousine, tellement éloignée que je ne savais même pas si je l’avais déjà rencontrée un jour. Pour la même obscure raison qui avait dû la pousser à m’inviter, je n’avais pas osé décliner, mais les convenances et les politesses n’ont pas toujours que du bon.

Je n’ai pas eu de mal à la reconnaître, mais je n’ai que peu de mérite : c’était la seule déguisée en meringue. Elle, en revanche, n’a pas su cacher qu’elle ne me remettait pas du tout ce qui, je l’avoue, m’a bien fait rire. Je me suis amusée un moment de son malaise en sur-jouant l’émotion de ces si belles retrouvailles dans de si belles circonstances et bon sang ! que j’étais heureuse pour elle ! elle était plus belle que jamais ! mais je n’avais pas mesuré encore à ce moment là que ce qui ne serait pour elle qu’un bref moment de gêne allait être pour moi une longue torture.

 

D’abord, le défilé des vieux. Les vieux qui savent très bien qui tu es – la petite-nièce du beau-frère de la mère de je ne sais qui – mais ils pourraient bien inventer n’importe quoi, tu n’irais pas contredire ou vexer un vieux, même si tu ignores totalement qui c’est.

Ensuite, il y a les moins vieux, qui se demandent bien quand même pourquoi toi, tu n’es pas encore mariée et si tu ne vas pas y songer bientôt, parce qu’il serait temps, non ? Bien sûr, c’est toujours tentant de leur répondre que ton truc à toi, c’est le broute-minou de camionneuse. Ou que tu sors d’une douloureuse histoire au terme de laquelle tu es tombée dans la drogue après trois tentatives de suicide. Ou mieux, qu’après t’être fait violer par Tonton toute ton enfance tu n’as plus trop goût aux hommes. Mais tu ne le fais pas, parce que tu ne voudrais pas gâcher une si belle fête.

Et tout ça n’est rien. Le pire vient toujours au moment de passer à table.

Quand tu as du bol et que le nombre d’incasables n’est pas trop élevé, tu peux parfois te retrouver à une table sympa où il restait une place. Mais je ne sais pas pourquoi, il y a un principe qui veut que t’as jamais de bol aux mariages et là, soit tu te retrouves, comme par hasard, coincée à côté de l’autre célibataire de ton âge – ce qui n’est jamais une aubaine, parce que tu comprends toujours avant même que les hors d’œuvre soient servis pourquoi il est célibataire – soit il y a carrément une table entière d’incasables. Et la cousine avait choisi cette option. Je me demandais de plus en plus pourquoi j’étais venue. Je me demandais également si on était vraiment cousines, à la réflexion, et si oui, par quel côté de la famille. Pas le bon, manifestement, sans quoi j’aurais pu espérer une place à une table de cousins un peu moins éloignés.

Au lieu de ça, donc, je me retrouvais à cette fichue table d’incasables, même pas suffisamment nombreux pour la remplir correctement, si bien qu’on était trop éloignés les uns des autres pour s’entendre parler. Ce qui, dans le fond, n’était pas si gênant que ça…

En vertu de quoi les penseurs de plan de table peuvent-ils bien croire que mettre des incasables ensemble pourrait être une bonne idée ? Les incasables ont généralement une bonne raison d’être incasés et ce n’est jamais la conséquence directe de leur jovialité et de leur sociabilité, alors pourquoi les rassembler pourrait bien en faire soudain une troupe de joyeux drilles prêts à enflammer la soirée ?

A part moi, il y avait un vieil ado qui avait dû échapper de justesse à la table des enfants, mais qui semblait le regretter amèrement et ne quittait pas des yeux l’écran de son i-phone. Un type entre deux âges, divorcé d’une invitée bien mieux placée que lui, qui n’avait pas dû oser venir avec sa jeune maîtresse et tuait le temps en lui envoyant un message probablement cochon toutes les cinq minutes. Une vieille fille encore plus caricaturale que moi. Un type à cheveux gras et culs de bouteille qui cherchait des amis mais savait très bien qu’il n’en trouverait pas. Une vieille peau vulgaire qui tentait désespérément de se faire remarquer par le divorcé.

Une chouette table, en somme.

La soirée semblait ne jamais devoir finir, le service était d’une lenteur terrifiante et je me demandais si le dessert arriverait avant l’aube, tout en imaginant les mille et une façons de me venger de la cousine, quand j’ai remarqué une certaine agitation en cuisine. Prétextant élégamment un bronze à couler, histoire de maintenir l’ambiance débridée qui présidait à ma joyeuse table, je suis allée jeter un œil et suis tombée sur une occasion plus belle que je n’aurais osé l’espérer de tenir ma revanche : un énorme gâteau supposé contenir une danseuse brésilienne, clin d’œil discret au voyage de noce financé par les dons des convives. L’occasion était inespérée.

 

Sans vouloir me faire passer pour pire que je ne suis et en toute objectivité, j’ai tout sauf un cul de danseuse brésilienne montrable en string. Alors j’ai négocié avec la jolie demoiselle, piqué ses plumes et ses paillettes et pris sa place entre la meringue et la crème pâtissière. Et au moment de la grande surprise, c’est moi qui ai surgi du gâteau et c’est mon fessier généreux et tremblotant que j’ai collé sous le nez du marié, pendant que s’agitait sous le regard effaré de la belle-mère mon opulente et blanche poitrine. D’une œillade indécente et salace j’ai fait rougir le beau-père, tandis que ma gestuelle plus que suggestive faisait hésiter le père de la mariée entre l’offuscation et la branlette.

Le reste de l’assemblée était mi-outré, mi-hilare (pour les plus éméchés). Quant à moi, j’ai profité de ce que j’avais séjourné dedans pour manger ma part de dessert, avant de m’en badigeonner le corps dans une danse obscène et de filer sans demander mon reste avant que quiconque ait vraiment le temps de réagir.

 

Finalement, c’était un mariage plutôt réussi.

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Au mariage de ma cousine ».

 

 

 

Par poupoune - Publié dans : Les impromptus - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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