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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 21:51

 

Des mois que je galérais, que je survivais difficilement de foyers en bouts de trottoir, gagnant trois sous en lavant des pare-brises ou en tendant la main, et je voyais venir le moment où j’allais finir par succomber au chant des sirènes pour aller tailler des pipes sur les maréchaux, quand j’ai décroché ce job.

Rien de mirobolant, mais bon sang : c’était un job ! Avec ma tronche en biais et ma mise douteuse, je ne me serais pas embauchée moi-même, alors j’ai pas fait la fine bouche, cela va sans dire ! J’étais entrée dans ce troquet un jour d’hiver, les doigts rougis et crevassés par le froid, et j’étais en train de recompter ma ferraille en espérant pouvoir me payer un café, quand une dame au sourire bienveillant a posé devant moi un grand chocolat chaud et un croissant. J’ai commencé à secouer la tête pour lui signifier que je ne pouvais pas m’offrir ce festin, mais avant que je sois obligée de le dire, elle a précisé qu’elle me l’offrait.

Elle a rejoint le monsieur qui officiait derrière le bar et pendant qu’ils conversaient à mi-voix, j’ai dévoré le croissant et réchauffé mes doigts sur la tasse avant de boire le breuvage. J’ai déposé mes pièces sur la table et j’allais me lever quand le monsieur est venu s’asseoir en face de moi. Il avait le regard au moins aussi doux que celui de la dame.

-          Rangez votre argent, mademoiselle. Ma femme pourrait se vexer.

Il a dit ça avec un sourire complice et j’ai immédiatement eu envie que ces gens m’adoptent. Ce qu’ils ont fait, en quelque sorte.

-          Vous avez un travail ?

J’ai secoué la tête et baissé les yeux vers mes malheureuses pièces que je n’osais pas ranger. Il les a ramassées et me les a tendues.

-          Vous pensez que vous sauriez faire le service ? Ma femme en a assez, elle n’a plus vingt ans, hein, et moi… je n’ai plus l’âge non plus de tout faire tout seul.

-          Pour… pourquoi ?

-          Vous avez l’air d’avoir besoin. Non ?

J’ai de nouveau baissé la tête.

-          Allons, mademoiselle… ne vous en faites pas. On est tous passés par des moments difficiles. On vous paiera pas grand-chose, mais vous aurez trois repas chauds par jour et il y a même une petite chambre où vous pourrez dormir, si vous voulez.

A cet instant, si sa femme n’était pas venue lui poser affectueusement la main sur l’épaule en guettant ma réponse, j’aurais pu l’embrasser. Je me suis contentée de hocher la tête avec reconnaissance.

-          Bien. Je m’appelle Askan. Ma femme s’appelle Dafina. Et vous ?

-          Stéphanie.

-          Enchanté, Stéphanie.

Pas tant que moi. J’avais l’impression d’être devenue soudain l’héroïne d’un conte de Noël. Je pouvais déjà presque sentir le parfum de la dinde qu’on partagerait pour le réveillon. Certes ce n’était qu’un boulot, mais ces gens, leur gentillesse, leur regard… J’étais à deux doigts de la déchéance absolue et voilà que j’avais… oui, bon, un boulot, mais tombé du ciel et servi sur un plateau d’argent. Le bistrot était situé dans un quartier agréable, les clients étaient essentiellement des habitués sans histoires ou des touristes de passage et le boulot était franchement tranquille. Je prenais mes repas avec mes patrons, qui se comportaient comme j’imagine que se comportent des parents aimants, et je voyais soudain l’avenir d’un œil confiant.

Et puis, quelques jours avant Noël, alors que nous avions convenu de passer les fêtes ensemble, Askan a ouvert un des tiroirs du comptoir, découvrant un pistolet automatique, et m’a dit :

-          Si quelqu'un vient et demande le colonel, tu prends le pistolet et tu lui tires dessus.

Il a refermé le tiroir et m’a souri comme s’il venait de m’annoncer une augmentation. J’étais abasourdie. J’ai cherché un démenti dans le regard de Dafina, mais elle avait ce même sourire dégoulinant de bienveillance qu’ils avaient toujours l’un et l’autre et elle s’est contentée d’opiner avant de se remettre à frotter les verres.

Askan avait lui aussi repris son travail comme si de rien n’était et je n’aurais d’évidence pas plus d’explications. J’étais figée devant ce tiroir qui renfermait cette putain d’arme et j’essayais en vain de trouver de bonnes raisons de posséder un pistolet et d’inviter quelqu’un à s’en servir avec un tel détachement, mais je n’en voyais guère. Ce que je voyais très bien en revanche, c’était mon joli conte et les angelots qui semblaient l’écrire pour moi prendre sérieusement du plomb dans l’aile.

J’avais passé des nuits à bénir mes bienfaiteurs et à leur tricoter des écharpes pour Noël, mais offre-t-on des écharpes tricotées main à des gens qui possèdent une arme et trouvent si naturel de s’en servir ? D’ailleurs, quel genre de gens était-ce ? Je croyais avoir rencontré le père et la mère Noël, étais-je en fait tombée sur le père Fouettard et la fée Carabosse ?

Et s’il venait, celui qui demanderait ce colonel ? S’il venait et si je ne le tuais pas ? Serait-ce moi qui me ferais abattre ? Et par qui ? Et pourquoi ? Je voyais déjà ce bistrot anonyme se transformer en champ de bataille où fuseraient les balles et d’où seuls ressortiraient vivants ceux qui auraient tiré les premiers.

J’ai regardé Askan et Dafina, ces presque vieux à l’air si doux, vaquer à leurs occupations comme s’il n’avait absolument pas été question d’une arme incongrue dans mon bonheur tout neuf quelques secondes plus tôt, et soudain je leur en ai voulu à mort. J’ai rouvert le tiroir et saisi l’arme pour tirer d’abord sur Askan, qui s’est écroulé comme une masse sous l’impact. Je me suis tournée vers Dafina qui me regardait horrifiée, à croire qu’elle découvrait à quoi pouvait servir cette arme qu’ils venaient de m’encourager à utiliser. J’ai visé soigneusement et ne me suis pas laissée amadouer par son regard larmoyant et ses lèvres tremblantes. Je l’ai abattue d'une seule balle elle aussi.

J’ai vidé la caisse, récupéré quelques affaires et mes écharpes et je me suis tirée, sûre qu’à quelques jours de Noël, je venais d’œuvrer à rendre le monde meilleur.

 

 

 

 

 

 

Merci à Walrus pour l’idée que je lui ai volée (mais il avait dit oui…).

 

 

 

 

 



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Published by poupoune - dans inspirationS
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commentaires

marotte 24/12/2010 16:40


J'ai beaucoup aimé, comme d'hab, mais le moment où l'on montre le révolver à la fille en lui disant " si X..vient en demandant..etc" me dit quelque chose, comme du déjà vu ?? Joyeuses Fêtes avec
mini poune.


poupoune 25/12/2010 19:00



carrément déjà vu, oui ! Volé à l'ami Walrus, même, mais faute avouée, hm...?



Joe Krapov 24/12/2010 16:28


Il y a la bonne quantité de glace au citron, la bonne dose de vodka dans ce colonel... Tes cocktails sont toujours aussi réussis, Poupoune !


poupoune 25/12/2010 18:58



et monsieur est connaisseur on dirait ! J'en suis d'autant plus contente... ;o)



Berthoise 23/12/2010 17:04


Super, je n'ai pas vu venir la chute.


poupoune 25/12/2010 18:58



Tant mieux !!!


(merci ;o)



mony 23/12/2010 09:34


Voilà une idée de cadeau qui a fait son chemin, y aura-t'il récidive pour le nouvel an? Je suis impatiente de le découvrir. Que justice soit faite en fêtes Mme Poupoune!


poupoune 25/12/2010 18:57



oh, l'ambiance est souvent moins douce à la saint-sylvestre, non ?


;o)



Mrs D 21/12/2010 10:50


quelle ingrate!


poupoune 25/12/2010 18:53



ah ben ça les jeunes...



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