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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 00:07

 

J’étais entrée dans ce troquet complètement par hasard la première fois. J’en étais devenue une habituée parce que l’endroit était toujours presque vide et calme et que pour tuer une heure avec un bouquin il n’est nul besoin de siroter son café dans un lieu branchouille et bondé. Je m’étais choisi une petite table tranquille au fond, mais me serais-je allongée sur le bar que je n’aurais guère plus été dérangée. Les rares clients que je voyais étaient le plus souvent des gens seuls qui ne passaient pas tellement plus de temps au comptoir avec leur jus qu’aux toilettes avant de repartir. C’était un endroit où les gens entraient encore en disant « M’sieur dame ! » mais où déjà plus personne ne répondait. A part la vieille.

Elle arrivait un peu après moi et ne venait manifestement ni pour le café, ni pour les toilettes, mais pour la compagnie. Elle se hissait péniblement sur un tabouret, en prenant appui à la fois sur son caddie et sur le bar. Je suis sûre qu’elle aurait cent fois préféré se laisser choir simplement sur une chaise en salle, mais elle voulait rester proche de l’entrée et de la patronne pour ne rien rater du peu d’animation qui pourrait s’y jouer.

La patronne n’était pas totalement désagréable, mais elle avait le verbe parcimonieux et la conversation volontiers monosyllabique, ce qui s’accordait plutôt bien avec l’oreille distraite qu’elle prêtait à la vieille.

-          Heureusement qu’il a ses employés, le poissonnier, celui de la place, là, parce que lui, hein…

-          Mm.

La vieille s’en tenait généralement à une observation de cet ordre par semaine.

-          Ah, ça, le maraîcher… il était là à discuter alors qu’il avait bien vu que j’attendais, hein ? mais non, il continuait… Ah ben je suis partie ! Tant pis, je prendrai des pommes mardi au marché.

-          Mm.

Et ainsi de suite, chaque semaine, un commerçant après l’autre. Sans véritable aigreur, juste un peu de lassitude. On sentait qu’elle aurait sans doute autant aimé pouvoir vanter la gentillesse et la prévenance de l’un ou l’autre. La dernière fois que je l’ai vue, c’était le boulanger du bas de la rue, après le fleuriste, qui avait nourri sa conversation :

-          Il est bien aimable, je trouve, mais il y avait la dame du…

Elle s’est interrompue comme ça, en se crispant un peu, l’air soudain un peu paniqué. N’entendant plus son interlocutrice, la patronne a émis son « Mm » habituel, alors que la vieille se laissait glisser maladroitement de son tabouret. Elle a posé sa pièce à côté du café qu’elle n’avait pas encore bu et elle est partie, tirant à deux mains son caddie dans son dos. Une tache sombre s’élargissait en bas de son imperméable. Je n’ai compris ce que c’était que quand l’odeur âcre est arrivée jusqu’à moi et que j’ai vu la petite flaque sous le tabouret qu’elle venait de quitter.

Elle n’est plus jamais revenue depuis.

 

 

 

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Published by poupoune - dans inspirationS
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commentaires

marotte 28/11/2010 11:34


Ah ! J'en prends de la graine,faudra que je fasse attention, moi, tiens !


poupoune 28/11/2010 23:59



il existe de très bonnes couches pour vieux... à condition d'avoir encore la faculté d'y penser.



stipe 18/11/2010 15:19


La vieille du pisse-trop ?


boubou 17/11/2010 18:17


Trèèès triste mais trèèès beau. Bravo Madame Poune


poupoune 18/11/2010 00:00



Marci bien, M'ame Bou ;o)



Jérôme a.k.a. Seltzer 17/11/2010 09:24


Bah, elle a le coeur triste, mais le sphincter extraverti.


poupoune 17/11/2010 23:59



j'aime ton inusable positivisme.



Walrus 17/11/2010 07:43


C'est ça la routine ! Pour une fois elle aurait pu venir pour les toilettes. Mais non... le rite.


poupoune 17/11/2010 23:59



oui, mais c'est tout un art(h)rite...



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