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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 01:11

 

J’ai toujours eu le chic pour m’enticher des mauvaises personnes.

Aussi bien celles avec qui une histoire était éventuellement possible – quoique vouée à l’échec – que celles de la catégorie « n’y pense même pas ». Comme, par exemple – et toute ressemblance avec des faits ou des personnes ayant existé serait bien évidemment fortuite – comme, donc, un prof. Alors que j’aurais été son élève. Et largement mineure par-dessus le marché. Ou comme… je ne sais pas, disons… un homme marié. Et amoureux. De sa femme. Et fidèle, en plus. Sans compter que j’aurais toujours été mineure. Vous voyez l’idée ?

Quand j’avais quinze, je ne me disais pas « c’est normal, j’ai quinze ans », mais je me le dis maintenant. Pas que j’ai quinze ans, mais que c’était normal. C’est l’âge où toutes les filles ont envie de vivre le grand frisson et la passion dévorante et quoi de mieux, pour y parvenir, qu’un amour impossible ? On ne frissonne pas pour deux sous et on alimente soi-même son propre drame passionnel, souvent sans que l’objet de cet amour dévastateur en ait seulement conscience, même vaguement, mais qu’importe : on aime comme jamais personne n’a aimé. On est comme ça, quand on a quinze ans. Moi, j’étais comme ça. Normal : j’avais quinze ans… et quelque part, sans que j’arrive à savoir si c’est plutôt une bonne ou une mauvaise chose, j’ai toujours quinze ans.

Pas plus tard que tout à l’heure, alors que je guignais discrètement cet homme de la catégorie « n’y pense même pas », pour être sûre de passer au bon moment, dans le bon sens, au bon endroit pour qu’on se croise et qu’il ne puisse pas ne pas me voir, je me suis revue très exactement dans la même situation – autre époque, autre lieu, autre béguin, mais même ruse de midinette énamourée – je me suis revue, donc, à quinze ans, attendant le passage de la voiture du prof de sport remplaçant dans la rue que, si je me débrouillais bien, je traverserais juste sous ses yeux, l’obligeant ainsi à me remarquer (ou à m’écraser en cas de mauvais calcul, mais j’ai toujours eu un genre de radar infaillible pour cet exercice inutile autant qu’excitant qui consiste à se trouver, donc, au bon endroit, au bon moment, dans la bonne ligne de mire).

Tout ça pour quoi ? A quinze ans déjà, alors que j’avais encore toute la fraîcheur, la pétulance et cette fausse ingénuité provocante que veut l’âge, c’était pour rien, sinon de longues et inconsolables souffrances que vous ne pouviez pas comprendre, vous adultes impuissants face à la douleur qui obscurcissait mon regard et assombrissait mon humeur, puisque vous n’aviez jamais aimé… puisque personne avant moi n’avait jamais aimé… Ah ! Elle a bon dos, la crise d’adolescence ! Mais je me mourais d’amour, moi !

Bref : ça ne servait donc déjà à rien quand j’étais jeune et jolie – et prête à toutes les folies – alors à quoi est-ce que ça pourrait bien servir maintenant que je suis vieille, moche et raisonnable ? Bon, OK, peut-être pas hyper raisonnable, c’est vrai, mais… disons plus inhibée, alors, peut-être ? Vous dites ? Coincée du cul ? Va pour coincée du cul.

Il n’empêche que je fais bien en sorte, comme à quinze ans, de ne pas être prise en flagrant délit de geste malencontreux (se sortir la culotte des fesses, les doigts du nez…) quand je sais que mon nouveau « n’y pense même pas » peut me voir. Comme à quinze ans, quand je sais qu’on va se croiser par hasard, je fais super gaffe à super bien faire semblant de ne le remarquer qu’au dernier moment. En revanche, j’ai abandonné l’attitude « vas-y, j’m’en fous » pour quelque chose de plus femme, tu vois, de type hochement de tête poli voire, s’il est à portée d’oreille, un « bonjour » sobre mais courtois. J’ai muri. Quand même.

Mais alors quand je me suis arrêtée tout à l’heure devant une vitrine de je ne sais même pas quoi, après avoir fait semblant de chercher mon chemin (à deux pas de chez moi !) pour lui laisser le temps de sortir et d’arriver pile à l’endroit où j’allais pouvoir croiser sa route par hasard, j’ai rajeuni plus vite qu’avec toutes les crèmes et liftings du monde ! D’un coup, sans même y penser (évidemment sans y penser : quand tu penses, à mon âge, tu ne fais pas semblant de te perdre pour gagner les quelques secondes nécessaires pour pouvoir croiser, le temps d’un regard, un « n’y pense même pas » dont tu sais très bien qu’en effet, lui, il n’y pense absolument pas) d’un coup, donc, j’ai fait un formidable bond en arrière d’une… bon, OK : d’au moins deux décennies.

Alors sur ma lancée, je me suis payé le luxe de ma meilleure attitude « rien à foutre » et j’ai avancé dans sa direction en faisant super bien la fille qu’avait carrément d’autres trucs à penser que ce mec – comment c’est son nom déjà ? – et j’étais à fond dans mon rôle. J’avais quinze ans. Evidemment, je savais très bien qu’il était là, je savais précisément où et je me dirigeais très exactement au bon endroit pour qu’il ne puisse pas me louper, mais je faisais super bien l’air de rien, au point de commencer à me demander si je ne risquais pas de me faire engueuler par ma mère si j’arrivais en retard pour le dîner.

J’étais même quasiment sur le point de m’allumer négligemment une clope – attitude « ouais, j’suis une femme, je fume et j’t’emmerde » – alors que j’ai arrêté de fumer depuis plus longtemps que j’avais vécu au moment où j’ai commencé. Mais quand je suis arrivée à sa hauteur… je ne sais pas ce qui s’est passé. Un vieux réflexe – un réflexe de vieux ? : j’ai levé les yeux vers lui, je lui ai souri et je n’ai même pas pu retenir un « Oh, bonsoir »… Bon : j’ai réussi un très crédible « oh » de surprise – légère, mais sincère – que je n’avais même pas prévu et encore moins répété, mais à part ça, quel fiasco ! Il m’a répondu en souriant poliment et, au lieu de rentrer chez moi, de claquer la porte de ma chambre au nez de ma mère pour téléphoner à ma meilleure copine et lui raconter ce truc de ouf qui venait de m’arriver, je suis rentrée sans claquer aucune porte et j’ai téléphoné à ma mère qui m’a parlé de ses copines.

 

Je n’ai plus quinze ans.

 

Mais au cas où, demain, comme je risque de croiser encore par hasard mon « n’y pense même pas » (si j’arrive à l’heure et que je me mets devant la porte, mais légèrement sur la gauche, pour qu’il me voie même s’il reste derrière la grille), je mettrai ma nouvelle veste, qui marque bien ma taille sans me faire un gros cul.

Et je ferai semblant de téléphoner.

 

Au cas où.

 

 

 

 

 

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Published by poupoune - dans poupouf
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commentaires

Sylvia 07/05/2012 09:25

Stratégie inversée : ouvrir les yeux pour remarquer ceux qui vous considèrent comme leur "n'y pense même pas". Il n'y aura pas le charme de l'amour impossible, mais la certitude d'une rencontre,
certes peut-être sans charme.

poupoune 08/05/2012 09:09



ça se tente ! mais si mon "amour impossible" décide la même stratégie à mon égard, on se loupera... ;o)



Cécile 22/03/2012 22:05

A croire que ça ne s'arrêtera jamais. Et qu'on est plusieurs comme ça.
Que je devienne célibataire demain et le "n'y pense même pas" refait surface. (et mon trait noir sur les yeux, il est bien mon trait noir sur les yeux?)

poupoune 28/03/2012 01:26



Ouais, mais le pire, au fond, c'est qu'on aime ça !!!


(fais voir... attends, ça bave un peu... là... c'est bon)



Cacoune 22/03/2012 21:12

Et le troisième jour pense à faire tomber ton mouchoir...

poupoune 28/03/2012 01:24



Ma pôv'dame ! Le kleenex a tué le coup du mouchoir !! Qui se baisserait pour ramasser un mouchoir jetable ?!



Walrus 22/03/2012 09:31

J'admire ton côté scientifique qui ne veut négliger aucune hypothèse, même la plus improbable...

poupoune 28/03/2012 01:23



On n'est jamais trop prudent avec le hasard... manquerait plus qu'il te surprenne, tiens !



Le Raimb' 22/03/2012 07:51

Tu veux que je te dise le secret des mecs quand ils ont quinze ans et dans la même veine : n'y pense même pas.

poupoune 28/03/2012 01:22



Penser ? un garçon de quinze ans ? Ben ouais, non hein...



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