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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 17:52

 

Pour autant que je sache, le vieux Jourdin avait toujours été surnommé le vieux Jourdin. Il avait fait vieux très jeune. On lui avait toujours connu les cheveux gris, la démarche pesante et voutée et le geste lent.

Le vieux Jourdin habitait la maison du marais, qu’on appelait comme ça même si personne n’avait connu le marais avant qu’il soit asséché. Et quand on venait par le chemin des lilas en allant vers chez les Puche, on apercevait derrière la maison du marais du vieux Jourdin ce qu’on appelait la cabane du vieux : une remise en bordure du bois, toute de planches branlantes et disjointes, qu’entourait un vrai mystère.

Personne ne savait trop bien de quoi vivait le vieux Jourdin. C’était un taiseux solitaire qui n’aimait pas le monde et que le monde n’aimait pas. Il ne quittait que rarement sa bicoque, s’affairait à l’abri des regards dans son jardin et traversait parfois son terrain pour gagner sa cabane près du bois et s’y enfermer pendant des heures.

Il ne venait presque jamais au village et quand il s’y aventurait, c’était aux heures où il savait qu’il ne risquait pas de rencontrer trop de monde. Ceux qui croisaient son chemin s’en écartaient prudemment tout en l’observant attentivement et racontaient ensuite pendant des jours ses moindres faits et gestes.

Le vieux Jourdin faisait office de Croquemitaine. Gamine, mes parents me faisaient manger mes brocolis en me menaçant de m’enfermer dans la cabane du vieux si je rechignais. Son nom avait fait trembler des générations d’enfants et sa cabane avait nourri les fantasmes horrifiques des petits et des grands. Au bistrot, les ivrognes inventaient des histoires toutes plus extravagantes les unes que les autres mettant en scène le vieux Jourdin dans sa cabane et leurs épouses en secret se rêvaient amantes aventureuses en son antre.

Mais pour finir, personne ne savait quoi que ce soit du vieux.

 

Quand il est mort, personne ne s’en est aperçu et c’est le facteur d’été, le remplaçant de Gilot, qui a découvert son corps longtemps après en voulant lui apporter son courrier.

Le village entier a fondu sur la maison du marais pour tenter d’y découvrir des bribes de la vie du vieux Jourdin, mais cet homme semblait être une abstraction tant il ne possédait rien de personnel. Pendant que les adultes fouillaient la maison, les enfants, eux, s’étaient agglutinés autour de la cabane. Certains tentaient d’apercevoir quelque chose à l’intérieur par la serrure ou les interstices entre deux planches, mais il y faisait un noir d’encre et on ne distinguait rien. Etant la plus grande du groupe, c’est moi qui ai finalement pris mon courage à deux mains et ouvert la porte grinçante de la cabane mystérieuse. Je n’ai d’abord pas bien compris ce que je voyais, le temps que mes yeux s’accommodent à la pénombre du lieu. Les petits derrière moi trépignaient sans oser passer la porte. La pièce était plus vaste qu’elle ne paraissait de l’extérieur et ses murs étaient entièrement tapissés de photos. J’ai immédiatement imaginé toutes les horreurs dont j’avais déjà entendu parler ici et là au détour des conversations d’adultes : enfants nus, corps mutilés, victimes martyrisées… mais quelque chose clochait. Une petite table sur laquelle était posée une lampe à gaz occupait le centre de la cabane. J’ai allumé la lampe et l’ai approchée des photos, m’attendant à défaillir devant l’horreur, mais incapable de ne pas regarder.

En fait de monstruosités, il s’agissait de photos des gens du village. Habillés. Et vivants. Presque quatre générations d’habitants, photographiés pendant tous les événements, petits ou grands, qui avaient rythmé la vie du village depuis… combien de temps ? Quel âge pouvait-il bien avoir, le vieux ? Des tas de gens m’étaient inconnus, j’étais trop jeune, mais j’en reconnaissais que j’avais vus en photo ailleurs : des grands-parents et même quelques arrière-grands-parents. Les miens notamment. Je reconnaissais les lieux également. La fête de l’école l’année juste avant que j’y entre. L’enterrement de la fille Monier qui s’était noyée une semaine avant l’anniversaire de sa mère. La fanfare le jour de la victoire de l’équipe de pétanque au tournoi intercommunal. Le mariage des parents de Pascaline. La fête pour la retraite du père Puche. Des centaines de photos punaisées dans le désordre sur ces murs branlants. Et au sol et sur la table des tas de feuilles noircies d’une écriture fine et élégante.

 

Les adultes ont fini par nous virer de la cabane et ont farfouillé dans les photos et la paperasse. Il s’est avéré que le vieux Jourdin, sous ses airs d’ermite, était un observateur incroyable. Ses liasses de feuilles griffonnées, mieux qu’un journal, étaient un véritable roman, une saga de la vie du village pendant presqu’un siècle. Tout le monde y avait sa place. Pas un minot, pas un alcoolo, pas une mégère ne manquait.

Sous sa plume, nos vies, qui nous semblaient être au mieux d’un ennui mortel, au pire pathétiques, devenaient de véritables contes pleins de tendresse et touchants de simplicité et d’authenticité. Dans ses pages nous étions beaux. Nos histoires étaient jolies. Nous n’étions plus des culs-terreux oubliés et oublieux, mais les véritables symboles d’un mode de vie érigé en art. Le mythe terrifiant de la cabane du vieux était tombé d’un coup : point de cadavre sous les lattes du plancher. Cet homme à qui personne n’avait jamais parlé nous avait tous aimés au point de consacrer tout son temps au récit enchanteur de nos existences. Comme il n’avait aucune famille, c’est la commune qui a hérité de ses biens et il a été décidé en conseil de proposer l’œuvre du vieux Jourdin à un éditeur. Le projet a mobilisé tout le village pendant des semaines et une fois prêt, le précieux manuscrit a été soumis à plusieurs maisons d’édition qui se sont presque battues pour le publier. Autant dire que le contrat signé par la commune a été des plus juteux. Le roman, publié en trois tomes, a rencontré un succès tout-à-fait stupéfiant et les droits ont été vendus à la télévision pour une petite fortune supplémentaire.

Cinq ans après la mort du vieux Jourdin, l’argent engrangé a permis au maire de mener à bien un projet qui lui tenait à cœur : la maison du marais et la cabane du vieux ont enfin pu être rasées pour permettre le passage de l’autoroute et l’aménagement d’un péage, devenu une véritable manne pour la commune.

 

Le vieux Jourdin ne doit même pas pouvoir se retourner dans sa tombe, ensevelie sous les tonnes de béton de la rampe d’accès.

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème de « la cabane ».

 

 

 

 

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Published by poupoune - dans Défi du samedi
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commentaires

Marcus K7 21/06/2010 23:51


Très beau personnage et très bonne idée celle des photos et du récit. Ouaip.


poupoune 22/06/2010 07:21



merci bien m'sieur !



marotte 20/06/2010 22:39


Viva ! Oui, une belle déconfiture, en effet !:o))


marotte 20/06/2010 19:06


J'en remets une couche ! En relisant ton texte, je vois Satan se tenir les côtes de rire ! La morale de ton histoire est une délicieuse confiture ! Arrgh ! C'est bon !


poupoune 20/06/2010 22:21



AAAAH !! Vade retro !!!


(mais j'aurais dit dé-confiture, non ?)


;o)



marotte 19/06/2010 11:47


C'est un retournement de situation comme je les aime ! Après ça ne me viennent à l'esprit que des lieux communs, je vais quand même dire : c'est beau, non, c'est bien,pff....


poupoune 20/06/2010 00:03



en même temps les lieux communs sympas ça me va très bien, hein... ;o)



Joe Krapov 19/06/2010 00:11


CE qui est bien avec ce monsieur Jourdin, c'est qu'il faisait de la P* rose sans le savoir

P*=Poupoune, bien sûr. J'aime bien, dans tes textes, quand ce sont les gens qui sont méchants (mais en vrai, je le sais, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, c'est Jean Yanne qui
me l'a dit).


poupoune 20/06/2010 00:03



bien sûr que le monde est peuplé de gens bienveillants ! c'est pour ça que parfois on aime se faire peur en lisant des trucs où on fait croire qu'il en est de moins bons - voire méchants.



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