L’épisode précédent, c’est là . La première partie, c’est ici.
Les albums contenaient des coupures de presses et les cahiers des pages entières noircies de l’écriture fine et minuscule du Tonton. J’ai commencé par feuilleter les albums. Ils contenaient des centaines d’articles de journaux relatifs à des disparitions. Je ne comprenais pas ce que ça signifiait quand je suis tombée sur la photo de quelqu’un qu’il me semblait reconnaître. La lecture de l’article ne m’a pas été d’un grand secours pour m’aider à me souvenir. J’ai mis de coté cet album et j’en ai pris un autre, plus ancien. Quand en première page je suis tombée sur un article au sujet des Soldats de la Waffen SS jamais rentrés chez eux, j’ai fait le lien. J’ai repris l’autre album et j’ai foncé dans le musée. L’article datait de 1979. J’ai suivi le sens de la visite jusqu’à tomber sur la vitrine que je cherchais : « Institutrice, 14/03/1979 ». Malgré l’aspect étrange du mannequin, aucun doute possible, c’était la même personne que sur la photo. Et l’article confirmait qu’il s’agissait d’une institutrice disparue le 14 mars 1979. Dingue. Je suis passée à la vitrine suivante et j’ai tourné une page de l’album. Bingo. « Retraité, 31/10/1979 ». Ça collait. J’en ai vérifié une douzaine comme ça et l’album les répertoriait bien tous. Il allait falloir que je comprenne ce que mon oncle avait en tête en faisant ces mannequins à l’image de personnes disparues… Est-ce que ses visiteurs privés étaient les proches de ces gens qu’il reproduisait ? Non, trop bizarre.
Je suis retournée dans le bureau et je me suis attaquée aux cahiers, en espérant y trouver une explication. J’en ai pris un au hasard dans lequel, effectivement, il expliquait le pourquoi et le comment de ses mannequins. Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai relu plusieurs fois. J’ai encore pas voulu comprendre. J’ai pris un autre cahier. Même chose. Les lieux et les époques changeaient, les méthodes évoluaient, mais au fond c’était pareil. Je n’en revenais pas. Il n’était pas excentrique, le Tonton, mais complètement malade. Je tournais les pages sans plus les lire vraiment, mécaniquement, le cœur au bord des lèvres. Une feuille est tombée d’un des cahiers. Il s’agissait d’une lettre qui m’était adressée, datée de quelques mois plus tôt.
« Si tu lis cette lettre c’est que tu as sans doute déjà découvert mon travail et ses secrets. Les méthodes sont sommairement décrites dans les cahiers, mais tu trouveras à la cave tout ce qu’il faut pour arriver à de bons résultats si tu souhaites poursuivre mon œuvre, témoignage inestimable de l’époque que j’ai traversée. Je sais que mon travail peut paraître de prime abord moralement discutable, mais sa qualité artistique, voire scientifique est incontestable et je suis sûre que tu sauras l’apprécier. Si mes dernières volontés ont été respectées, mon corps a dû être inhumé conformément à mes spécifications et sera en bon état pour avoir sa place dans le musée, moyennant quelques soins que tu sauras sans aucun doute lui administrer. Tu pourras ainsi te faire la main sur moi – c’est plus facile pour commencer d’utiliser un corps déjà mort. Dans un deuxième temps tu pourras t’attaquer aux vivants. Ils offrent de plus grandes possibilités, mais chaque chose en son temps. Pour l’heure il t’appartient de décider si tu souhaites poursuivre ou non mon projet.
Si oui, j’ai pris soin de me faire enterrer avec la clé de la cave et un papier sur lequel j’ai inscrit le mot de passe de l’ordinateur : tu y trouveras les contacts avec lesquels je travaille et qui m’envoient des visiteurs. Dans le cas contraire, c’est que je me serai trompé sur toi. Mais par chance, je ne suis plus là pour en prendre ombrage !
Affectueusement. »
Il y a des musées qu’il vaudrait peut-être mieux laisser dormir. J’essayais de compter le nombre de mannequins – de corps, merde ! – qu’il y avait dans ce… sanctuaire, mais je n’y arrivais pas. « Ecolière, 08/04/1965 », « Garagiste, 12/08/1973 », « Vendeuse, 16/11/1949 »… Incroyable. Epouvantable. Fascinant. J’étais…
- Ohé ! L’artiss’ ! Z’êtes là ? Oooohé ! Eh ! C’est Jojo ! Z’êtes où donc ? J’vous ai apporté du gratin de cardons. Vous aimez ça, dites ? Ohé !
A cet instant, j’ai pensé « Casse-couilles, 27/02/2008 ».
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