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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 00:12

 

L’épisode précédent, c’est ici et la première partie, c’est là.

 

 


 

 Elle

 

Le visage du gosse s’est éclairé quand il a vu la voiture. Le même effet que le bonbon de sa mère, mais décuplé. Il semblait moins craintif. Comment imaginer un seul instant ce gros pataud faire du mal à qui que ce soit ? On avait juste envie de lui pincer la joue ou de lui ébouriffer les cheveux. Malgré son bon mètre quatre-vingt. Il est monté à l’arrière avec sa mère et a commencé à toucher à tout. Et ça n’a pas manqué : il a réclamé le gyrophare et la sirène. J’ai cru qu’il allait pleurer et faire une colère quand je lui ai dit non. Il ne se rendait manifestement pas compte une seule seconde de la situation.

Il y avait encore quelques groupes de commères et de vieux, mais même si les visages croisés restaient mauvais et coléreux, les gens commençaient néanmoins à se disperser pour aller travailler, conduire les enfants à l’école, s’occuper de ce dont on s’occupe dans un champ, ouvrir qui un troquet, qui… un bistrot. Je restais vigilante malgré tout et m’en suis félicitée en apercevant devant la mairie un attroupement que le maire semblait tenter de calmer. J’ai arrêté la voiture à l’écart et j’ai rejoint le maire en espérant qu’aucun de ces villageois énervés ne tomberait sur Justin avant que j’aie pu le mettre à l’abri.     

 

Eux

 

-          Ah ben la v’là celle-là !

-          Alors où qu’il est l’Justin ?

-          Z’êtes venue pour l’arrêter, hein ? Alors qu’est-ce vous faites ?

-          Eh ! Oh ! Madame-de-la-ville, ça lui écorcherait la bouche de nous répondre ?

 

Lui

 

Oh la la si j’avais su qu’j’irais un jour dans une belle voiture comme ça ! C’est dommage qu’y a môman et qu’elle a l’air triste pass'que sinon j’voudrais bien chercher l’bouton qui fait l’pimpon pendant qu’la dame de la police elle est partie. J’sais pas c’qu’y font là les gens, avec m’sieur l’maire. Y a l’Dédé, normal’ment y d’vrait être déjà parti avec son vélo pour donner les lettres aux gens des aut’ villages. Et pis l’gros Gus à c’t’heure d’habitude y boit du truc jaune qui pique, là, j’sais pu comment qu’ça s’appelle… ça r’semble au truc de l’école qu’elle m’avait dit, Lili… comment déjà ? « Où qu’il est donc l’aut’ Richard » ou j’sais pu trop…

-          Môman… c’est quoi déjà l’truc du gros Richard, là, tu sais ?

Bon… bah môman elle est dans la lune, là, hein ! On dirait même qu’elle m’a même pas entendu qu’j’y parlais, dis ! J’peux p’t’êt’ essayer d’trouver l’pimpon, pendant qu’elle est dans la lune, môman.

 

Elle

 

-          Pour le moment rien ne permet de penser que Justin soit impliqué. Nous l’entendrons dans un premier temps en qualité de témoin.

J’ai coupé court aux protestations et railleries en entraînant le maire à l’intérieur et en fermant la porte derrière nous. Il m’a expliqué comment entrer dans le bâtiment en passant par le petit jardin de derrière et je l’ai laissé à ses bouseux vindicatifs le temps d’aller récupérer le gosse. Je n’ai rien contre la campagne et ses habitants, mais là, avec ces conneries, on perdait un temps précieux. Le légiste pensait que la petite était morte une dizaine d’heures avant son arrivée, ce qui en faisait une douzaine maintenant. Si son assassin n’était pas un gars du cru, il pouvait avoir déjà parcouru une sacrée distance. Et en quelque sorte on n’avait pas commencé l’enquête. On avait un coupable tout désigné par une foule – certes peu nombreuse, mais unanime, convaincue et en colère. Un benêt qui, d’évidence, ne captait rien à rien, mais qui sans doute était notre seul témoin. Une mère ravagée, une autre atterrée, toutes deux apparemment certaines que le benêt était bon comme le pain et incapable de faire du mal. Et moi, qui n’avais pas l’ombre du début d’une piste ou d’un indice, tout occupée que j’étais à essayer de planquer le simplet. En plus j’avais bousillé mes pompes dans la gadoue et il faisait froid, dans ce bled. Je regrettais de plus en plus d’avoir accepté. Bien qu’on ne m’ait pour ainsi dire pas laissé le choix. Les amis des épouses des cousins de je ne sais qui, on ne choisit pas, on obéit, même si on ne sait finalement jamais bien à qui.

 

Eux

 

-          Et pourquoi qu’c’est pas l’Léon qui fait l’enquête ?

-          Pourquoi qu’y nous envoyent une pimbêche comme ça ?

-          Qu’est-ce qu’y z’y connaissent à nos affaires ces gens-là ? Peuvent pas nous laisser corriger l’Martin et qu’on n’en parle pu ?

-           Où qu’il est l’Léon ?

 

Lui

 

Ah nan ! La rev’là la policière. Et ben tiens, j’vais y red’mander l’pimpon, p’t’êt’ cette fois… hein ? Ah ben elle est trop bête hein ! Elle aurait dû me d’mander pour entrer chez m’sieur l’maire ! Moi j’le connais bien l’jardin : c’est moi qu’j’y coupe sa haie, au maire. Même qu’y dit comme ça qu’j’suis un sacré bon tailleur de haie et qu’sans moi ce s’rait la jungle ! J’sais pas pourquoi qu’ce s’rait la jungle pass’qu’en vrai j’ai d’mandé à môman et la jungle c’est pas possible chez nous mais bon. J’sais pas pourquoi elle est toujours triste môman. J’espère qu’c’est pas à cause de moi. J’ai rien fait d’mal j’crois. C’est pas moi qui l’a cassée. Pis j’sais même pas pourquoi qu’les gens y parlent mal de moi aujourd’hui. J’les ai entendus, hein ! Ah tiens ben y a môman qu’est pu dans la lune… Oh non j’veux pas rester tout seul ! Pourquoi qu’elle veut aller chez la mère à Lili ? Moi aussi j’veux qu’quelqu’un soye avec moi ! Pis où qu’elle est Lili ? A l’école ? Elle est réparée ou pas ? Pass’que si qu’elle est chez elle moi j’voudra plutôt aller avec môm… mais !!! Pourquoi qu’elle m’pousse la dame de la police ?!

 

Elle

 

Bon, je planque l’idiot et je m’y mets pour de bon. Allez, enfin, dépêche-toi, gamin ! Ah, il est là le maire.

-          Où est-ce qu’il peut rester ?

-          Dans mon bureau.

-          Il ferme à clé ?

-          Oui oui.

-          Quelqu’un d’autre a la clé ?

-          La Vovonne… c’est elle qui serpille et…

-          Enragée, elle aussi, ou…

-          A l’hopital.

-          Ah… bon.

-          Voilà, ça ira ?

Le bureau était à l’image du patelin, anonyme et étriqué, mais ça ferait très bien l’affaire. La fenêtre était petite, donnait derrière sur le jardin et les rideaux épais empêchaient à coup sûr de voir de l’extérieur ce qui s’y passait. J’ai remercié le maire et lui ai demandé de me laisser un moment avec le môme.

-          Comment ça va Justin ?... Tu n’as pas peur ?... Ecoute, tu vas rester là un petit peu, d’accord ? Le temps que je trouve quelqu’un pour s’occuper de toi… Tu comprends ce que je dis ?

Il me regardait fixement, l’air partagé entre la peur et l’étonnement. J’avais l’impression de parler à une plante verte. Autant pisser dans un violon.

 

Eux

 

-          Alors quoi ? On s’en r’tourne chez nous à nos affaires comme si y c’était rien passé ?

-          C’est ça qu’z’allez y dire à la Maud ?

-          Pis qu’le Martin y continue sa p’tite vie tranquille ?

 

Lui

 

Je comprends rien. C’est une prison ici ou quoi ? Pourquoi elle veut qu’j’reste là, la policière ? Et pourquoi qu’y crient encore des trucs sur moi, les aut’, là ? J’en ai marre maint’nant. J’veux môman. Ou aller jouer avec mes chats. J’veux pas rester ici. C’est même pas une prison, j’suis sûr, vu qu’y a une photo d’la dame au maire et même en plus y a même pas d’lit alors c’est pas une prison, hein… Et pis où qu’elle est Lili à la fin ?

 

Elle

 

Bon. Il faut quand même que j’essaie d’en tirer quelque chose avant d’aller voir la maman de la petite. J’aurais dû demander des bonbons à sa mère.

-          Dis-moi Justin, tu sais qu’il est arrivé quelque chose de grave à Lili, n’est-ce pas ?... Est-ce que tu étais avec elle hier soir ?... Tu jouais dehors avec elle ?... Dis-moi, il s’est passé quelque chose de… spécial ? Vous avez rencontré quelqu’un ?... Justin, tu comprends ce que je te dis ?

OK. Un mur. Un mur mou, mais un mur quand même. Je suis sûre qu’il sait des choses. Je ne vois pas pourquoi il serait allé se planquer autrement. J’aurais dû demander à sa mère de le cuisiner à ma place, peut-être.

-          Justin, dis-moi, est-ce tu as fait du mal à Lili ?... Tu as vu qu’on lui a fait du mal ?... Tu sais qui a fait ça à ta copine ?... C’est toi Justin ?... Si c’est toi, tu sais, il vaut mieux le dire… mais si c’est quelqu’un d’autre que tu as vu il faut m’en parler aussi, c’est très important que je le retrouve, tu comprends ?... Tu sais, les gens là-dehors pensent que c’est toi qui as fait du mal à Lili… c’est pour ça qu’ils sont fâchés, tu vois... Alors ce serait bien que tu me dises, si tu sais quelque chose, comme ça je pourrai leur expliquer, d’accord ? Tu comprends ?

Non. Il ne comprend pas, non. Pas la peine d’insister pour le moment. Je vais faire revenir le gendarme du coin, là, Gaston – ou Léon, je ne sais plus – et il saura peut-être mieux y faire, entre personnes du même trou…

-          Monsieur Durange ?

-          Oui ?

-          Vous pouvez venir s’il vous plaît ?

-          Oui, j’arrive… qu’est-ce que j’peux faire pour vous ?

-          Je vais vous laisser Justin. Il faudrait l’enfermer, s’il vous plaît. Que personne ne puisse entrer. Il y a toujours des excités en bas ?

-          Ah ! Il faut comprendre, hein…

-          Non. Non, je ne comprends pas, non. Mais peu importe. Même si vous êtes compréhensif, je peux compter sur vous pour ne pas leur jeter Justin en pâture ?

-          Oh ben enfin ! Quand même !

-          Je vais aller voir la maman de la petite Lili. Vous pouvez m’expliquer comment aller chez elle ?

-          Ah ben c’est tout près, en descendant j’vous montrerai. Mais dites, faudra y aller mollo avec elle, hein ?

-          Bien sûr…

-          Non parce que depuis qu’elle a perdu son mari, elle est déjà plus elle-même, alors la mort de sa p’tite, pensez…

-          J’ai malheureusement l’habitude de ce genre de situation, ne vous en faites pas. Vous venez me montrer ?

-          Oui, oui, scusez. Je ferme… Venez.

 

Eux

 

-          D’toute façon pour qu’y s’planque comme ça c’est bien qu’il a que’qu’chose à s’reprocher, hein ? Est-ce qu’on s’planque, nous ? Hein ?

-          Ah ça ! Faut qu’y paye le débile !

-          Eh ! M’sieur l’curé, nous r’gardez pas comme ça ! C’est pas nous qu’on l’a inventé « œil pour œil », pas vrai ?

-          Allez, vous pouvez nous y dire : où qu’y s’cache ?

 

Lui

 

Oui et ben si, hein. Là ça va faire bien comme un genre d’prison, ça c’est sûr. Môman pourra pas rentrer, moi j’pourra pas sortir. Alors ça… mais j’comprends rien. Elle l’a pas perdu, son mari, la mère à Lili. Il est mort. J’le sais pass'qu’à l’enterrement c’est moi qui t’nais l’parapluie à m’sieur l’curé pour pas qu’y mouille ses prières. Même que c’était joli avec plein d’fleurs en rond sur l’cercueil. Mais c’était triste aussi parce que tout l’monde pleurait. Faut dire qu’il était gentil et puis c’était l’papa à Lili. Mais si Lili y z’ont dit qu’elle est morte aussi ça veut dire qu’on f’ra encore des prières sous la pluie, alors… mais c’est pas possible d’être mort quand on est p’tit comme ça… pass’que Lili elle est toute petite, que même quand j’la porte sur mes épaules c’est même pas lourd comme les sacs de terre qu’j’avais portés une fois pour m’sieur l’maire pour faire son p’tit jardin. Alors elle peut pas être morte. Et pis si elle est morte ça veut dire que j’la verrai plus alors. Et ça c’est pas possible non plus pass’que quand y va faire beau on a dit qu’on va aller aux jonquilles. On y va tout l’temps pass’qu’elle aime bien ça les jolies choses la p’tite Lili et les jonquilles elle trouve ça joli. Moi j’trouve ça surtout jaune et l’jaune j’trouve ça bof mais j’aime bien quand elle est contente Lili et aux jonquilles elle est toujours contente. Mais la policière elle a dit qu’les gens y croyent que j’y a fait du mal à la p’tite Lili… ça veut dire qu’y croyent que j’l’ai fait morte, alors ?... oh la la… môman elle va sûr’ment pleurer encore et pis moi aussi à cause que j’voulais pas qu’elle soye morte, Lili ! Mais si c’est moi qui l’a fait alors c’est normal qu’les aut’ y soyent fâchés après moi alors, hein… mais moi j’y ai rien fait, j’crois, à Lili… oh la la moi j’sais pu rien j’voudrais môman pis Lili pis sortir d’ici pass’que j’ai peur et j’comprends rien et c’est l’heure qu’j’aille aider m’ame Jouillard avec ses mauvaises herbes que j’suis sûr qu’si j’y dis qu’j’ai pas cassé Lili elle elle m’croira. Oui mais les aut’ y z’y croyent pas qu’j’ai pas fait du mal et j’suis sûr qu’y voudront m’faire la ceinture ou l’martinet si j’sors pis y diront à môman qu’c’est ma faute si on fait des prières dans la pluie pour Lili et môman elle s’ra triste et y diront encore que j’y cause ben du malheur et moi j’aurai d’la honte et du chagrin et pis Lili elle s’ra même pas là pour faire des blagues comme elle fait quand j’ai du chagrin et…

 

Elle

 

Je n’ai pas été mécontente de retrouver mes bons petits meurtres de dealers, maquereaux et autres putes. Mes cadavres anonymes, mes corps non réclamés, mon quotidien sordide et dégueulasse. Ce n’était ni pire ni mieux, j’étais simplement habituée. Blindée. Chaque gosse camée jusqu’aux yeux retrouvée lacérée dans un caniveau effaçait un peu plus le souvenir de la petite Lili. Chaque mère alcoolique même pas surprise d’apprendre la mort de son gosse m’aidait à oublier ces deux braves femmes qui ne se remettraient sûrement jamais d’avoir perdu leurs enfants. En revanche, je ne parvenais pas à ne plus penser à Martin. Justin. Le simplet. Le naïf. L’innocent.

Le maire l’avait retrouvé pendu dans son bureau peu de temps après que je l’avais quitté. Sa mort avait calmé les villageois, apaisé les tensions, chacun y trouvait son compte et la vie avait repris son cours. Le maire a été réélu. Les mamans de Lili et Justin ont quitté le village. On m’a retiré l’enquête sur laquelle je n’avais pas vraiment de raison d’être de toute façon, mais pour finir l’affaire n’avait pas été résolue. Bien sûr tout laissait à penser qu’il s’agissait d’un rôdeur, un type de passage, un gars qu’on ne retrouverait probablement que s’il sévissait plusieurs fois et si un flic plus tenace, peut-être, ou plus chanceux, faisait un rapprochement judicieux. Bien sûr.

Officiellement, l’enquête était toujours ouverte. Officieusement, c’est moi que Léon, le gendarme du coin, avait appelée quand il avait retrouvé les vêtements de la petite dans la grange où se planquait Martin. Justin. Le simplet. Le naïf. L’innocent.

 

 

 

 

Ecrit sur le thème « Intime conviction ».

 

 

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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commentaires

stipe 19/11/2009 11:54


le début, le début, vite, vite !


poupoune 19/11/2009 13:52


ouais, ça vient, ça vient...


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  • Je suis au-dessus de tout soupçon.
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