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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 22:40

 

Quand la dame entre deux âges, un peu rondouillette, avec l’air de chercher un coin où se cacher, est entrée dans le bureau, j’ai pensé qu’elle avait dû se tromper de porte. Ça arrivait tout le temps.

-          Euh… Bonjour monsieur. Excusez-moi, je… je cherche… Gigi.

-          Oui, c’est moi.

-          Vous n’êtes pas monsieur Jérôme ? Sur la porte…

-          Si, mais on m’appelle JJ. Notez que j’aime pas ça.

-          Ah, pardon. Je… Pourquoi ?

-          Pourquoi JJ, ou pourquoi j’aime pas ?

-          Gigi.

-          Jérôme Jérôme. C’est comme ça que je m’appelle. JJ.

-          Ah ?

-          Oui, c’est une longue histoire.

-          Ah. Bon, ben excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur Jérôme.

-          Vous ne vouliez pas me voir ?

-          Si, non… enfin… c’est-à-dire que je m’attendais à ce que vous soyez une femme. Ginette, Gislaine… Gigi.

-          Ah… oui, euh… Ah ! Cette Gigi là ? Bien sûr, excusez-moi !

La dame m’avait tout l’air d’être une cliente potentielle normale, sans lien avec la pègre ou quelque autre association de malfaiteurs et je tenais pas à la laisser filer sans savoir ce qu’elle voulait. Il me fallait une clientèle fréquentable pour pouvoir me défaire de mes truands habituels et elle, elle voulait une femme, alors je lui donnerais une femme. On allait sûrement trouver un moyen de s’entendre.

-          Elle est… absente… sur le terrain. Une enquête.

-          Ah… mais vous pensez qu’elle… euh…

-          Oui, oui ! Pas de souci. Dites-moi ce qui vous amène, je lui dirai et…

-          Non.

-          Non ?

-          Non je… euh… Pardon, mais je préfère en parler directement avec elle.

-          Ah… bon. Bien… Et bien donnez-moi une adresse et on viendra vous voir dès qu’elle sera de retour. Enfin si ça vous va ?

-          C’est très bien, oui, merci !

 

Bon. Il me fallait une femme qui accepterait de jouer à la détective privée le temps de résoudre l’affaire mystère de la dame ronde. J’aimais pas bien me rappeler au bon souvenir des gens qui se sentaient redevables, je peinais moi-même assez pour me débarrasser des criminels de tous poils avec qui j’étais en dette, mais les principes, ça nourrit pas son homme. J’ai donc appelé la fille d’Hervé « La trique ». Une chic fille. Elle avait pas eu la vie facile, entre le trottoir et la drogue, et puis y avait eu cette histoire où elle avait dû dessouder son mac qui se trouvait être également son père, mais ça allait mieux depuis et elle trouvait que le mérite m’en revenait. C’est donc elle que j’ai appelée.

-          Jérôme ! Ça fait plaisir de t’entendre !

-          Merci… moi aussi je suis content, mais…

-          Quoi ? Un problème ? Ils ont retrouvé mon père ?

-          Non ! non…

Bon, ça n’allait peut-être pas si bien finalement. Elle avait fait murer l’accès à la cave dans laquelle son père pourrissait, mais manifestement ça ne suffisait pas à sa tranquillité d’esprit. Je lui ai quand même expliqué mon problème. Ça l’a fait marrer. Elle a dit oui.

-          Euh… une dernière chose… Il faudrait que tu t’appelles Gigi.

-          JJ ? Comme toi ?

-          Oui. Ou Ginette, ou…

-          Ah. Gigi. OK. J’ai l’habitude que les hommes m’appellent comme ils veulent de toute façon. En général c’est plutôt Ginger ou Mildred. Ou Gretchen. Mais va pour Gigi.


***


On est arrivés chez la cliente qui habitait une maison coquette avec un petit jardin bien entretenu. Ça sentait le propre sur soi et les patins dans l’entrée.

-          Bonjour… Je vous amène ma… mon associée, Gigi. Gigi, Madame Bériot, Madame Bériot…

-          Ah ! Formidable ! Vous êtes venus vite, merci ! Entrez, Madame euh… Gigi.

-          Bien je… euh… j’entre aussi ?

-          Non !

-          …

-          Pardon, je veux dire… enfin… vous n’avez pas d’autres enquêtes ?

-          Ah, euh… si, bien sûr, mais…

-          J’aimerais autant ne parler de ça qu’avec… Gigi.

-          Ah. Bien. Bon… ben… Je vais attendre dans la voiture, alors ?

-          Voilà. Merci. C’est très aimable.

Je les ai laissées entre filles… ça sentait l’adultère à plein nez et la bourgeoise devait penser qu’un homme comprendrait pas son problème… Ce que les clients comprenaient jamais, c’est qu’un privé s’en cogne que monsieur s’envoie une jeunette ou un camionneur ou que madame s’adonne aux plaisirs du sado-maso avec ses potes du club de bridge ! Mais bon… au final, je gagnais une cliente et j’avais même pas besoin de l’écouter pleurer, alors je ne m’en sortais pas si mal.


***

 


Dès que Gigi est sortie j’ai fondu sur elle. Plus vite j’aurais connaissance de l’affaire, plus vite elle serait réglée et plus vite je serais payé.

-          Alors ? Un mari volage ?

-          Non.

-          Ah ?

-          T’es déçu ? T’as l’air déçu.

-          Non… pas déçu, non. Etonné. Quoi alors ?

-          C’est à moi qu’elle a confié l’affaire, Jérôme.

-          Arrête tes conneries !

-          Quelles conneries ?

-          Eh ! Je te suis très reconnaissant pour le coup de main, mais c’est moi, le détective, hein… Alors tu me donnes les billes, j’enquête, et une fois l’affaire réglée tu reviens lui filer le rapport et récupérer mon chèque.

-          Non.

-          Non ?

-          Non. Elle est perdue, angoissée, désespérée… elle a besoin qu’on l’aide.

-          Oui. Et justement je suis payé pour ça.

-          Je veux bosser avec toi.

-          J’ai pas les moyens de me payer tes services, ma jolie.

-          Je te demande pas de me payer.

-          Non ?

-          Je manque pas de fric.

Sûr. En tuant son père elle avait non seulement barboté une mallette bourrée de biftons, mais en plus elle s’était retrouvée à la tête d’un hôtel de grand luxe qui devait sans doute lui rapporter un max. Je commençais à craindre le caprice d’enfant gâtée qui voulait jouer les détectives pour tuer le temps.

-          Tu sais, c’est pas si marrant qu’on pense, comme boulot.

-          Marrant ? Tu crois vraiment que t’as la tronche d’un gars qui se marre, Jérôme ? Allons… T’en fais pas, là-dessus, y a pas de méprise possible !

-          …

-          Ecoute… cette femme… peut-être que si quelqu’un avait fait pour moi ce qu’elle essaie de faire pour… bref. Je veux l’aider. T’aider à l’aider. Et c’est non négociable.

-          Sinon ?

-          JJ…

J’avais vu cette nana exploser la cervelle de son père sans ciller alors je me doutais bien qu’elle ferait à peu près tout ce qui était faisable pour me faire céder. Ou couler. Alors j’ai accepté et elle m’a expliqué de quoi il retournait.


***

 


La dame ronde avait dû abandonner sa fille à la naissance sous la pression de parents peu scrupuleux. Adulte elle l’avait recherchée, retrouvée et… surveillée. Histoire de jouer un peu la maman à distance. Elle ne s’était pas manifestée auprès de la gosse et la gosse ignorait tout d’elle. Peut-être pour ça qu’elle tournait mal. La mère éplorée s’inquiétait des fréquentations de sa fille depuis quelques temps et craignait qu’elle baigne dans des affaires louches avec ses nouveaux copains.

Comme elle avait donné des photos et le coin de rue où sa fille et ses potes zonaient la plupart du temps, on n’a eu aucun mal à les trouver. La môme avait que la peau sur les os et le regard vide. J’ai bien vu à sa tête que ça la remuait, Gigi, cette espèce de rencontre avec ce qu’elle avait été dans le passé. Mais c’est pas en faisant du sentiment qu’on résout les enquêtes, alors j’ai pas tendu la perche pour qu’elle s’épanche. On est restés un moment à observer les allés et venues, j’ai pris des photos de la petite bande, d’un marlou qui jouait au caïd et des gens qui leur tournaient autour. Le peu que j’ai pu apprendre auprès de mes informateurs restait maigrichon : des petits malfrats sans envergure, même pas fichés pour la plupart.

J’avais besoin de fric, mais j’étais pas un voleur alors dès le deuxième jour, je pensais stopper là l’enquête et dire à la mère que tout allait bien, quand j’ai reconnu un ancien collègue dans le lot : je l’ai photographié sous tous les angles, histoire de m’assurer sa collaboration. Si les mômes étaient cleans, il en aurait rien à carrer de mes photos et l’enquête s’arrêterait là : la fille serait juste en pleine crise d’adolescence tardive. En revanche, si la bande traficotait du lourd, le collègue se ferait un plaisir de bavasser en échange des photos… C’est pas que je voulais à tout prix le faire chanter, mais c’est toujours plus sûr que de compter sur le souvenir du bon vieux temps.

-          Pourquoi tu mitrailles ce type ?

-          C’est un flic.

-          Tu déconnes ?

Si seulement. Dans mes rêves les plus fous, j’imagine qu’en me virant la police a viré son dernier ripou.

 

J’ai chopé le flic véreux dès qu’il s’est éloigné de la môme et sa bande. Il a eu un sourire mauvais en me reconnaissant, mais son expression s’est faite moins assurée quand je lui ai parlé des photos. C’était pas le courage et la loyauté qui l’étouffaient et il a jacté comme une fillette.

La petite bande donnait dans le trafic de drogue et un peu de maquereautage, mais à petite échelle. Ils étaient restés cantonnés à leur coin de rue, mais ils avaient réussi à se mettre en cheville avec un gros bonnet pour un gros coup, qui dépassait de loin tout ce qu’ils avaient pu traficoter jusque là. Cerise sur le gâteau, les gamins avaient décidé de doubler le cerveau de l’opération. La môme ? Une paumée en crise ordinaire, au parfum de rien ou pas grand-chose. Mais elle participerait, oui. Non, les marlous étaient pas à la hauteur. Oui, ils risquaient gros. Non, il ne savait pas qui était le cerveau, mais pas un amateur, ça c’était sûr.

-          Il a fait jouer des tas de relations très haut placées pour rendre l’opération possible.

-          Et t’as pas idée de qui ça peut être ?

-          Un mystère. C’est pour ça que je suis sûr que c’est pas un amateur.

-          Et toi t’es de la partie ?

-          Non ! Non… au départ oui, mais je suis sûr que le gars qu’est derrière ça se sert des gosses et s’en débarrassera après. Comme en plus ils se sont mis en tête de le doubler…

-          Comment ?

-          En y allant ce soir au lieu de demain.

-          Bon… ben tu vas t’arranger pour qu’ils y aillent pas.

-          Impossible !

-          …

-          Non, sans déc’, JJ…

Il avait vraiment basculé du mauvais coté, y avait que les truands pour avoir toujours recours à ce surnom ridicule. J’allais lui en coller une, comme ça, gratuitement, par plaisir, mais Gigi m’a coupé dans mon élan :

-          Eh ! tu crois qu’ça les fera marrer, tes collègues, de savoir que t’as besoin de porter une guêpière pour prendre ton pied ? Et ton chef, il appréciera de savoir que tu paies jamais les putes que tu sautes parce que tu protèges leurs macs ?

-          Putain…

-          Oui.

Hé hé… Je m’étais pas attendu à ça ! Mais c’est vrai que Gigi avait dû faire la pute pour son père et se taper tous les types avec qui ce salopard était en affaires, alors pas étonnant qu’y ait eu du flicard corrompu dans le lot. J’ai eu l’impression de voir passer dans ses yeux ce même éclat glacial que celui que j’avais vu le jour où elle avait descendu son père. Je l’avais connue atone et décharnée, elle était devenue volubile et tout en rondeurs, mais cette noirceur au fond de son regard était restée la même. Je l’aurais bien laissée poursuivre, mais c’était quand même moi le détective :

-          Bon. C’est quoi ce gros coup ?

-          Le labo pharmaceutique derrière le stade.

En effet, l’entreprise était culottée. L’endroit était pas exactement réputé pour être facile d’accès. Les gamins savaient sans doute pas où ils fourraient les pieds.

-          Et t’as pas moyen de les faire renoncer ?

-          Non.

-          …

-          Non ! J’te jure ! C’est pas moi qui les tiens…

-          OK… alors tu vas te contenter de pas faire ton boulot. Ça devrait aller, ça, non ? Tu t’assures qu’y aura pas d’intervention musclée et pas de grabuge, OK ?

-          …

-          OK ?

-          Ouais, ouais…


***

 

On avait peu de temps pour agir. Peu de solutions aussi. On irait sur place et on essaierait de dissuader la gosse si on pouvait la choper seule. Sinon on veillerait au moins qu’il lui arrive rien pendant leur coup. Gigi a rapidement expliqué la situation, sans rentrer dans le détail pour pas l’affoler, à la mère qui faisait le pied de grue devant le bureau pour avoir des nouvelles. On l’a ensuite gentiment mais rapidement congédiée et on est partis au labo. J’étais pas très chaud pour emmener Gigi, mais elle m’a pas exactement laissé le choix.

 

Une fois sur place, on a choisi une position qui nous paraissait stratégique et on a attendu. Les mômes sont arrivés en ordre dispersé et avec une discrétion toute relative. Je donnais pas cher de leur peau s’ils se calmaient pas fissa. Une chance, la fille est restée dehors pour faire le guet. Je me suis tournée vers Gigi pour lui dire que j’allais tenter une approche, mais elle était déjà en train d’avancer vers la môme, qui la regardait sans avoir l’air de savoir si ça méritait qu’elle alerte ses potes ou non. Gigi s’est mise à lui parler doucement – trop pour que je l’entende – et c’est là que tout a déconné. La mère est sortie de je ne sais où, elle avait dû nous suivre. On avait merdé dans les grandes largeurs. Je me retrouvais non plus avec une, mais trois gonzesses à sortir du pétrin et il était plus question de traîner. La fille avait l’air aussi étonnée qu’apeurée.

-          Maman ?

Maman ?! Comment ça maman ? Je suis sorti de ma planque et j’ai croisé le regard de Gigi, aussi perplexe que le mien. La fille connaissait la mère qui avait prétendu le contraire. Embrouille. Les yeux de la môme se sont voilés. Pas ceux de la mère. Le temps que tous les signaux d’alarme se mettent en route dans ma tête, tout était fini.

Je ne sais pas si elle a vraiment agi très vite ou si j’étais pas assez concentré, mais j’ai seulement vu la fille s’effondrer. Et la mère ranger son flingue avant d’entrer dans le labo. En passant devant Gigi elle lui a balancé quelque chose en disant :

-          Ça d’vrait suffire. Barrez-vous maintenant.

Gigi m’a rejoint, m’a pris le bras et m’a entraîné vers la voiture. Le truc qu’avait balancé la mère était une enveloppe pleine de fric. On a entendu d’autres coups de feu et des sirènes au loin. On a pas traîné dans le coin.

-          Jérôme…

-          Hm ?

-          On s’est fait baiser, hein ?

-          Hm.

-          Tu m’en veux ?

-          Ça dépend… elle a filé combien ?

-          …

-          Je déconne.

-          Ah.

-          J’ai perdu le sens de la répartie.

-          T’as gagné une assistante.


Je comprendrais jamais rien aux femmes.

 

 

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Published by poupoune - dans JJ
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commentaires

Mrs D 27/01/2010 09:26


Ah!!! Dis donc, J se promène partout sur la toile!


poupoune 27/01/2010 14:11


vi, c'était un petit clin d'oeil discret à l'autre... ;o)


phil 26/01/2010 19:44


Je m'attendais bien à un coup foireux du genre. Bien ficelée ton histoire. C'est quoi ton nom d'auteur ? Que j'achète tes bouquins.


poupoune 27/01/2010 02:02


hé hé... s'il y a lieu un jour, tu n'auras pas à te poser cette question : je t'enverrai un exemplaire dédicacé!


stipe 26/01/2010 14:06


Belle association de malfaiteurs (c'était pas prémédité, promis !)
C'est bien qu'il évolue, ton personnage. P't'etre même bien qu'on aura bientot une histoire d'amour entre les deux !


poupoune 26/01/2010 15:11


t'es trooooooop romantique, toi.


Chris de Neyr 25/01/2010 18:17


Entre JJ et Gigi, qui a le plus mal agi? (un coup JJ vais, un coup Gigi vais pas... hi hi hi!!) ;o) Hem, sinon tout cela ne mériterait-il pas quelques explications? La suite.. la suite... la suite!


poupoune 25/01/2010 18:45


hm... moui... mais non ;o)
(pas prévu en tout cas)


Jérôme a.k.a. J. 25/01/2010 17:24


Faudrait que J. donne des cours de paranoïa à ton JJ, ça fait deux fois qu'il se fait balader...


poupoune 25/01/2010 18:40


alors pour être tout à fait exacte, ça fait 4 fois, en fait, mais avec un score de 2 sur 4 tu te places sans mal au 2ème rang de mes lecteurs les plus assidus alors je dis rien.
(alors normalement, j'dis rien, hein, mais ce personnage pourrait peut-être, un jour, éventuellement, avoir une vie beaucoup plus longue et riche et... tu vois, quoi)


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  • Je suis au-dessus de tout soupçon.
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